Chapitre 29
Je me réveille dans un silence ouaté, bercée par la lumière pâle du matin filtrant à travers les volets. Mon ventre ne tire plus, mais je me rappelle cette rupture brutale entre le plaisir et l’inconfort. Je reste allongée un moment, sans bouger, respirant avec précaution, comme si la douleur pouvait se réveiller avec moi, repassant en boucle la scène d’hier soir, fragile comme une peinture fissurée.
Mes réflexes profondément ancrés, la peur dans les yeux de Zed, la tension dans ses mains qui tremblaient en me serrant, et cette tendresse brute, maladroite, comme s’il tentait de recoller les morceaux de moi. Sans même connaître les causes de mes fissures.
Un bruit léger de vaisselle brisée par l’habitude, le cliquetis d’un couteau sur une planche, des pas feutrés. Zed, dans la cuisine. Je me redresse, enfile un de ses t-shirts qui trainent sur son bureau. J’ouvre la porte, en silence.
Il est derrière le comptoir, une cuillère en bois à la main, affairé devant une casserole. Il porte un t-shirt noir froissé, un short tout aussi sombre. Les cheveux en bataille, il a l’air un peu fatigué, ses yeux fixent un point invisible sur le carrelage face aux fourneaux.
Comme hier soir, je m’approche, me colle à son dos et l’enlace. Il se raidit à mon contact.
- Salut, je souffle.
Il coupe le feu, pose ses ustensiles et se retourne.
- Salut, murmure-t-il en passant une main dans mes cheveux. Je n’ai pas voulu te réveiller… Ça va ? Comment tu te sens ?
- Ça va, je réponds un peu trop vite.
Sa mâchoire se contracte, ses bras se crispent autour de moi.
- Plus aucune douleur, je précise. Je vais bien.
Il ferme les yeux en prenant une grande inspiration, son torse se gonfle sous mes paumes, et il m’attire contre lui.
- Je me suis dit que tu aurais peut-être faim en te levant. Je… Je dois filer au taf bientôt mais je reviens à 14h30, ajoute-t-il en embrassant ma tempe.
Il recule aussitôt, comme s’il craignait de déranger. Sa main effleure ma hanche, hésitante, comme si elle cherchait à me retenir sans être trop intrusive. Je me tourne alors vers le plan de travail de l’autre côté de la cuisine.
- Qu’est-ce que tu fabriques ? demande-t-il tandis que je grimpe dessus avec des gestes peu assurés.
- T’es un peu trop loin ce matin. Je me mets à ta hauteur pour te ramener à moi, j’explique une fois assise.
Il me regarde avec une confusion non dissimulée. J’ouvre en grand les mains et tends bras et jambes dans sa direction pour l’inviter à me rejoindre. Il secoue la tête avec un sourire triste — un de ceux qu’on offre quand on ne sait plus s’il faut s’excuser ou remercier —, mais cède à mon appel.
Je me referme autour de lui comme un grappin de fête foraine, mes cuisses pressées contre ses flancs, mes mains enroulées autour de son cou. Mes doigts dessinent un sillon lent sur son dos, s’enfoncent dans la masse de ses cheveux, caressant sa nuque avec douceur.
- Et maintenant, embrasse-moi ! j’ordonne.
Ses épaules se détendent sous mes mains, son souffle ralentit, ses yeux s’adoucissent et, cette fois, son sourire est plus franc.
Ses lèvres capturent les miennes dans un baiser léger, hésitant, timide. Je le serre un peu plus fort, plus près. Je laisse ma langue effleurer la sienne, un contact doux et curieux, qui s’immisce sans précipitation, retrouvant notre lien si précieux - fragilisé, mais intact.
- Je suis bien avec toi, je murmure contre sa bouche. J’ai toujours envie de toi. Hier, ça ne change rien. Alors ne change pas.
Il se fige un instant, surpris, puis se détend, m’accordant sa confiance dans ce geste, répondant à ma passion. Ses mains se referment doucement autour de mes hanches, m’attirant un peu plus près, dans ce silence complice où tout se dit sans paroles.
Mes mains glissent le long de ses omoplates, descendent sous le tissu léger de son short, palpant ses fesses avec une audace délicate. Je devine sa surprise dans le creux de sa respiration, dans les frissons qu’il ne peut dissimuler. Ses doigts suivent le chemin inverse, se faufilant le long de mon dos, caressant ma peau nue, me pressant plus encore contre lui.
Nos souffles s’entremêlent, lourds de désir retenu, tandis que nos baisers s’approfondissent, intenses. Le vibreur de son téléphone nous rappelle à l’ordre.
- Il faut que je parte, murmure-t-il dans mon cou.
J’acquiesce en silence. Lorsque je le relâche, il me regarde, les yeux brillants d’une émotion pure, comme si je venais de briser un mauvais sort, comme si j’avais réparé quelque chose qui, pour moi, ne s’était jamais brisé.
Après un dernier baiser furtif, Zed se dégage et file chercher ses papiers près de la porte d’entrée. Je descends du comptoir, encore enveloppée de cette chaleur partagée. Il enfile ses chaussures, ses gestes sont un peu plus assurés. Dans l’embrasure de la porte, il se tourne vers moi et attrape mes deux mains dans un mouvement fluide, délicat. Il les couvre de baisers légers et dans ce geste rituel entre nous, je sais que toute sa confiance est rétablie.
- A tout à l’heure, dit-il en franchissant le seuil.
Le silence dans l’appartement s’épaissit quand Zed disparaît sur le palier. Je meurs d’envie d’appeler mon meilleur ami. Je n’ai pas eu l’occasion de le faire depuis… la première nuit que j’ai passée dans le lit de Zed.
Il faut que je le contacte. J’ai tant de choses à lui dire.
Le cœur battant, les doigts légèrement tremblants, je saisis mon téléphone. Je compose son numéro et m'assois sur le canapé. Il décroche en quelque secondes :
- Coucou Maud. Comment ça va ?
- Ça va… Super bien. Bien comme jamais ! je m’écrie, peinant à contenir mes émotions. Je voulais t’appeler plus tôt… mais j’ai pas eu une seconde à moi.
- Qu’est-ce qui se passe ? T’as l’air toute excitée, rigole-t-il.
- Ben, assieds-toi si tu ne l’es pas. On est ensemble. Avec Zed.
- Genre… Tout de suite maintenant ? Ou…
- Genre il m’embrasse, me prend dans ses bras, me fait l’amour dans toutes les pièces de son appart…
- Oh, wow. Et ça va ?
- Je suis… folle de joie ? Émerveillée ? Je sais pas quel terme employer. Je me sens en phase avec lui. Vraiment. Je me retrouve en lui, je n’arrive pas à expliquer.
- Ça a l’air d’être un vrai coup de cœur. Je suis content pour toi.
J’entends dans sa voix un trouble, une ombre qu’il n’a pas formulé et qui vient trancher avec mon euphorie.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Tu te rends compte, Maud, que tu étais censée épouser son frère ? Je veux dire, tu t’apprêtais à porter son nom, à rentrer dans sa famille… D’une autre façon.
Sa réflexion me fait l’effet d’une gifle. Je reste muette quelques secondes.
- Ce n’est pas une critique, se reprend-il, c’est un avertissement. Ça va pas être simple à négocier comme virage.
- Je sais, je grimace. C’est le seul nuage à l’horizon. Il faut que j’affronte Nate, mais je ne peux pas faire ça à distance. Il mérite mieux que ça.
- Et Zed ? Il en pense quoi de tout ça ? Ça le gêne pas que rien ne soit officiellement terminé entre son frère et toi ?
- On… n’en a pas parlé. Il sait que pour moi c’est fini. Mais il faut qu’on réfléchisse à comment aborder le sujet avec Nate. Je pense que ni lui ni moi on ne veut gâcher ce qu’on vit pour le moment. Je sais pas quand ça se fera, mais on en discutera.
- Mouais… Enfin bon, si tu penses que cette fois, c’est le bon, alors fonce ! Garde juste la tête froide. Te laisse pas uniquement guider par tes émotions, ok, Miss Je-ressens-donc-je-vis ?
- Oui, Monsieur Voix-de-la-raison ! je plaisante.
Nous continuons de discuter pendant une bonne heure. Sa sœur vient de passer l’examen du barreau avec brio. Une petite cérémonie aura lieu dans quelques mois. Je suis cordialement invitée.
Ben me parle aussi de ses projets : il va bientôt acheter une petite maison à la campagne, cinq pièces, un grand jardin. Nous rions de notre vieux rêve d’ado de devenir coloc, réalisant qu’avec cet achat, cela ne se fera jamais.
La conversation s’épuise peu à peu et nous finissons par raccrocher, non sans une dernière mise en garde de sa part. Je pousse un léger soupir, puis attrape mon ordinateur dans ma sacoche.
Il est temps de revenir à la réalité — du moins pour un moment — et de me replonger dans mon travail. Quel genre de texte Damien aura-t-il concocté aujourd’hui ?
J’allume ma machine, entre lassitude et empressement. Le claquement familier des touches, le souffle léger du ventilateur : tout cela me ramène doucement à mon quotidien. La lumière du jour s’infiltre par la fenêtre, chaude et calme, comme un baume sur mon visage. Dans ma boîte mail, le nom de Théo apparaît, accompagné d’un titre laconique : « Damien – nouveau texte (attention) ». Deux mots entre parenthèses, qui résonnent déjà comme une mise en garde.
Le message est court. « Celui-ci est spécial. Dis-moi ce que t’en penses. »
Je télécharge la pièce jointe, déjà curieuse, déjà légèrement tendue. Théo a ce flair agaçant pour détecter les textes qui vont me remuer.
J’ouvre le fichier dans un souffle, ma poitrine se resserrant d’avance.
On ne peut pas reconstruire une vie sur un mensonge. Ce n’est pas en réécrivant l’histoire qu’on guérit.
Il faut le courage de se regarder en face.
À quel moment devient-on complice de son propre malheur ?
Si vous n’aimez pas ce que vous vivez, pourquoi vous faites-vous souffrir ?
Si vous êtes responsable de vos chaînes, demandez-vous de qui vous êtes la victime.
À mesure que je lis, quelque chose se défait en moi, sans violence, mais avec une acuité qui me laisse nue. Les mots de Damien coulent dans mes veines comme s’ils m’avaient toujours appartenu. Chaque paragraphe vient résonner avec ma propre voix intérieure, celle que je m’efforce parfois de faire taire. Celle qui, hier encore, disait : “ce n’est pas grave”. Celle qui disait : “ce n’est pas important”. Celle qui, en réalité, n’avait pas trouvé les mots pour dire : “je ne sais pas être autrement”.
Et soudain, je ne suis plus simple traductrice. Je me vois dans ces mots.
Complice de mon propre malheur.
Est-ce ce que j’ai été hier soir, lorsque mon corps s’est replié, que la douleur a remplacé le désir, et que je m’obstinais à vouloir continuer ? Quand j’ai serré les dents pour ne pas interrompre, pour ne pas “gâcher le moment” ?
Je repose mes mains sur le clavier. Je me force à reprendre le fil de la traduction, mais mes pensées s’envolent ailleurs, une autre question se glisse dans mon esprit, plus insidieuse, plus intime.
Pourquoi est-ce que Damien touche aussi juste ?
Comment fait-il pour écrire ce que je n’ose même pas formuler à moi-même ? Est-ce que tout le monde ressent ça en lisant ses textes ? Ou est-ce que je projette mes émotions dans ses mots ? Il y a une telle acuité, une justesse dans ses textes, comme s’il écrivait avec un miroir tourné vers moi, comme s’il voyait ce qui m’arrive, comme s’il savait ce que j’ai vécu.
Non, Maud, arrête. C’est l’effet Barnum.
Je le connais, ce phénomène, je l’ai étudié, je l’ai moqué, parfois. Cette manière de créer des phrases assez ouvertes pour que chacun y projette sa propre histoire. C’est rusé, un peu manipulateur peut-être, mais redoutablement puissant. C’est sans doute comme ça que Damien s’est imposé si vite : en installant ses mots dans les fissures des autres.
Je secoue la tête, agacée par ma propre vulnérabilité.
Je me redresse, encore un peu heurtée de l’intérieur, comme si ma respiration cherchait à retrouver son axe. Une part de moi voudrait repousser cette traduction, la laisser en suspens comme on laisse une lettre trop personnelle sans réponse. Mais je suis professionnelle, et ce texte, aussi perturbant soit-il, reste un travail. Alors je m’y mets.
Mes doigts trouvent le rythme, presque automatique. Je décortique chaque phrase, en cherche la vibration équivalente en français. Je fais attention à ne rien affadir, à ne pas trahir le souffle de l’original. C’est un exercice délicat, presque intime, de transposer sans dissoudre. D’accompagner un texte jusqu’à une autre langue sans lui arracher son cœur.
Mais quelque chose est différent aujourd’hui. Je sens mes mains plus lentes, plus précautionneuses. Comme si je craignais d’interférer avec un message qui m’a déjà trop touchée. Quand j’ai fini, je relis, plusieurs fois. Je peaufine deux ou trois tournures. Puis j’attache le fichier à un mail succinct pour Théo, et je clique sur "envoyer" avant de fermer la messagerie.
Mon ventre gronde dans le silence de l’appartement. Je me rends compte que je n’ai rien avalé depuis la veille. Je me lève, encore un peu engourdie, et m’approche de la cuisine. J’avise tout d’abord la poêle que Zed remuait lorsque je me suis levée : des champignons et ce qui ressemble à des oignons. Je me tourne ensuite vers le frigo et remarque enfin le petit mot qu’il y a laissé à mon attention.
Salut. Il y a une salade de lentilles et des oeufs mollets dans une assiette pour toi. Tu peux faire griller les restes de pita et mettre ce qu’il y a dans la poêle dessus. Pense à faire réchauffer les champignons, ce sera meilleur. J’espère que ça te plaira. Je rentrerai vers 14h30.
L’attention et le mode d’emploi maladroit me touchent. Je me verse un verre d’eau fraîche, puis, tout en faisant griller un peu de pain pita comme Zed me l’a suggéré, je mets le feu sous les champignons et laisse l’odeur envahir à nouveau la pièce.
Je m’installe finalement sur le canapé, et lance une autre série dont je connais les dialogues par cœur, histoire de ne pas rester seule avec mes pensées : Ao Haru Ride. La mélodie de l’opening se diffuse tel un bruit blanc qui m’apaise, un voile protecteur pour ces instants où mon esprit refuse de s’éteindre.
Mon repas terminé, je range ma vaisselle et m’attaque à mon autre projet de traduction. C’est exactement ce dont j’ai besoin, ce voyage dans le passé qui me permet de prendre un peu de distance, de déposer pour un temps le poids du présent. Je m’immerge dans ce monde ancien, j’effleure chaque phrase, chaque tournure avec soin, comme on effleure les pages d’un vieux livre, laissant les mots glisser en moi avec douceur, retrouvant peu à peu la fluidité de mes gestes et la sérénité d’une respiration régulière.
Soudain, une sonnerie discrète me tire de ma concentration, un rappel qui s’affiche sur mon écran.
Demain : Anniversaire maman 🎂
Ce petit message anodin, programmé et périodique, me touche avec la douceur d’une aiguille enfoncée sous mes ongles. Je ne m’explique pas pourquoi je n’ai toujours pas supprimé ce rappel quand je ne leur parle que quatre fois par an - anniversaires, Noël et jour de l’an. Je ne sais pas non plus pourquoi je garde encore la clé de chez eux sur mon trousseau, froide et inutile, relique d’un lieu où je refuse de remettre les pieds depuis plus de cinq ans.
Je fixe la notification, mes pensées dérivant sans que je l’aie décidé vers mon mariage. Ils n’auraient pas dû être invités, mais Nate ne concevait pas la cérémonie et la fête sans eux. J’ai renoncé, comme souvent, à défendre cette limite, préférant céder pour ne pas compliquer, pour ne pas devoir m’expliquer. Je repense à tout ce sur quoi j’ai capitulé, à chaque désir esquivé, à chaque élan ravalé, à chaque partie de moi que j’ai abandonnée en silence, pour éviter les conflits, pour faire plaisir.
Demain : Anniversaire maman 🎂
Je me demande, avec une amertume que je ne parviens pas à chasser, pourquoi je persiste à espérer un signe, une marque d’attention venue de celle qui m’a tant appris à rester dans l’ombre, à me taire. Celle qui, sans jamais avoir eu besoin de mots, m’a fait comprendre que je ne serais jamais à la hauteur, malgré tous mes efforts, et que ma présence, au fond, n’avait rien d’essentiel. Peut-être même qu’elle vivrait mieux sans.
Et pourtant, malgré les années de silence, les conversations creuses, les déceptions si prévisibles qu’elles en deviennent presque rassurantes, je tends encore la main vers elle — comme on chercherait la chaleur d’un feu depuis longtemps éteint.
Pourquoi est-ce que je m’obstine à vouloir capter une lumière qui se détourne dès que j’approche ? Pourquoi j’espère qu’elle me voie, enfin, alors que tout me prouve qu’elle ne le fera jamais ? Est-ce que, là aussi, je ne suis pas en train d’être complice de mon propre malheur ?
Ces questions flottent dans mon esprit, lourdes et insaisissables, tandis que je ferme mon ordinateur sans ménagement, le souffle un peu court, comme si ces réflexions m'empoisonnaient de l’intérieur.
Pourquoi je m’inflige ça ?
Je ne sais pas encore si je trouverai la réponse, mais je sais déjà que la question, elle, ne me lâchera pas de sitôt.
Le silence qui règne dans l’appartement m’enveloppe comme une chape de plomb, serrant ma gorge d’une pression sourde. Mes pensées tourbillonnent sans fin dans ma tête, brouillant le monde autour de moi. Je sens les larmes monter, inexorables, prêtes à déborder, mais je lutte contre cette vague qui menace de me submerger.
Un bruit venu de derrière la porte me fait sursauter, un léger grincement de clenche, discret mais suffisant pour briser ma solitude étouffante. La porte s’ouvre et Zed apparaît, sa silhouette grande et rassurante qui emplit l’embrasure. Son regard doré se pose sur moi et je vois qu’il capte mon mal-être dans cette fraction de seconde où ses yeux croisent les miens.
Je me redresse, poussée par un besoin vital de réconfort, et me précipite vers lui, me jetant dans ses bras. Il me reçoit sans hésiter, son torse large et chaud m’accueille avec cette familiarité protectrice.
Je presse mon front contre son épaule, me fondant dans la courbe de son corps, comme pour effacer les frontières entre lui et moi, pour disparaître dans cette présence, son odeur de soleil, qui chasse mon orage intérieur. Son étreinte, ferme et enveloppante, devient un refuge silencieux, un cocon où le poids qui me pesait semble s’alléger un peu, ne serait-ce qu’un instant.
Il me serre contre lui, immobile, son menton posé doucement au sommet de ma tête, attendant patiemment que je brise ce silence chargé de non-dits. Je me force à sourire, à contenir toutes les vérités qui me bouleversent.
- J’ai regardé un anime, je marmonne contre son t-shirt. La musique me retourne à chaque fois.
Il laisse échapper un petit rire nerveux et embrasse mes cheveux.
- Quand je te dis que t’es trop émotive… C’est presque dangereux pour ton bien, rit-il.
Je ferme les yeux, bercée par la chaleur réconfortante de ses bras, et pour la première fois depuis des heures, je sens mon souffle s’alléger, comme si ce simple contact, cette proximité silencieuse, me permettait enfin de respirer.
Je finis par m'écarter, sans le lâcher tout à fait. Sa main glisse de mes cheveux à ma joue quand il m’embrasse.
- Ça va mieux ?
J’acquiesce, un sourire discret tirant le coin de mes lèvres :
- Oui. Je file sous la douche. J’ai plein de trucs à faire aujourd’hui.
- Je vais aller faire chauffer mon assiette alors, dit-il d’un ton doux, presque chuchoté.
Je le libère à contrecœur et le regarde s’éloigner vers la cuisine. Ses pas sont calmes, ses épaules larges un peu basses, comme si lui aussi portait quelque chose de lourd qu’il ne disait pas.
Je m'éclipse dans la salle de bain. L’eau coule sur ma peau en continu, je ferme les yeux, laisse mes paumes contre le carrelage frais, comme une ancre qui m’arrime au présent. Je me lave en vitesse et ressors, encore ruisselante, la serviette nouée à la va-vite, mes cheveux dégoulinants plaqués contre ma nuque.
L’odeur du repas réchauffé flotte dans l’air, mêlée à celle du pain grillé et des herbes que Zed avait utilisées tout à l’heure. Il est à table, avachi dans le canapé, un bol de fromage blanc sur les genoux. La cuillère à mi-chemin de sa bouche, il me reluque de la tête aux pieds et je vois la tension discrète dans sa mâchoire, ce petit battement dans ses tempes…
Sa main, elle, rate le coche : le contenu de sa cuillère dégringole sans prévenir, s’écrase sur son torse dans un petit bruit étouffé.
- Merde, marmonne-t-il en reposant le bol sur la table. Va falloir que je me change pour ce soir.
- Le but de tes vêtements noirs, c’est pas d’éviter que les tâches se voient ? je demande, amusée.
- Si. Mais les tâches claires sur du foncé, ça se voit à mort, râle-t-il. En plus j’ai plus de t-shirt propre. Va falloir sortir une chemise et un pantalon…
Le souvenir de sa silhouette à l’anniversaire de sa mère remonte : sa carrure est mille fois mieux mise en valeur avec une chemise.
- Ça sera pas pour me déplaire.
Il étouffe un petit rire, se lève et ôte son t-shirt sale.
- Hum… Donc quand tu te taches, tu te déshabilles, je roucoule en m’approchant. J’espère que ça n’arrive pas au bar…
- D’habitude, je ne me tache pas. C’est entièrement ta faute, ça…, réplique-t-il sur le même ton.
Il m’attrape et me plaque contre lui avant de me basculer, comme un danseur de tango. Je m’accroche à sa nuque et il capture mes lèvres, sa main ferme dans mon dos, l’autre remonte l’air de rien sur ma cuisse jusqu’à mes fesses. Le froid de l’acier à son doigt contre ma peau m’arrache un gémissement de contentement. Il se tend tout à coup et nous redresse.
- Tu… devrais aller t’habiller, dit-il en se rasseyant. Tu as des choses à faire, non ?
- Euh… Oui, je… Il faut que je sorte, je balbutie, déstabilisée par ce revirement soudain. Ça va ?
- Oui, oui. Faut que je finisse de manger, que je range, que je lance une machine… Moi aussi j’ai un emploi du temps chargé, rit-il.
Son rire reste bloqué quelque part, sans atteindre ni ses yeux ni sa voix : quelque chose le tracasse.
- Tu veux qu’on en discute ? je propose.
- De quoi ? Tout va bien. Qu’est-ce que tu dois faire, toi ? ajoute-t-il.
Il détourne la conversation, sans même chercher à le cacher, alors je ne le pousse pas et réponds à sa question.
- J’aimerais bien offrir un petit truc à Jona, tu sais, pour le remercier.
- De quoi exactement ? T’avoir tripoté sous mes yeux pendant toute une soirée ? grommelle-t-il.
- De m’avoir indiqué où te trouver le soir où je suis arrivée. De nous avoir prêté sa voiture, deux fois ! Et oui, aussi de t’avoir fait tomber dans mes bras, je rigole. Un peu pour m’excuser aussi. On ne s’est pas beaucoup vu ces derniers jours. Je n’ai pas envie qu’il le prenne mal. Je repasserai peut-être récupérer mon pc pour travailler sur la terrasse du bar cet après-midi. Comme ça je lui offre son cadeau et on pourra parler un peu.
Zed me fixe sans rien dire pendant un instant, puis souffle, le ton neutre, un peu blasé :
- Pourquoi tu veux créer du lien avec lui ? Je veux dire… Vous allez vous perdre de vue… C’est une relation qui va tenir genre quatre mois. Même avec les messages, y a un moment où il te répondra probablement plus.
Je fronce les sourcils, pas vexée, mais piquée par la désinvolture de sa phrase.
- Je ne peux pas le savoir avant d’avoir essayé. Et même si après un moment il ne répond plus… j’essaierai encore.
Il secoue lentement la tête, les lèvres à peine retroussées dans une moue boudeuse.
- Je vois pas l’intérêt.
- Si demain tu es sur une île déserte… tu fais quoi pour manger ?
- Je me laisse cramer sur le sable et j’attends que les crabes ou les mouettes viennent d’eux-mêmes, en pensant me manger.
Je lève les yeux au ciel, mais je souris. Ce genre de réponse est typiquement lui.
- Tu vas sûrement aller pêcher, je reprends. Et si au bout de deux jours, t’attrapes plus rien ? Tu te laisses mourir de faim ?
- Non, répond-il aussitôt, un éclat taquin dans les yeux . Je reprends ma technique d’appât vivant.
Je le regarde les poings sur les hanches et reprends, le ton plus sérieux, mais toujours souriante :
- Arrête ! Ce que je veux dire c’est qu’il peut y avoir mille raisons pour lesquelles il ne répondrait pas. Pas le bon moment. Un oubli. Une fatigue. Parfois il faut lâcher, oui. Mais parfois, il faut persévérer.
Il me fixe un instant, puis hausse les épaules et retourne à son dessert. Je soupire et entre dans la chambre pour récupérer des vêtements propres. Je défais la serviette et la laisse glisser à mes pieds. Pendant un instant, je reste là, nue, immobile, sentant encore la moiteur de la douche et l’air tiède de l’après-midi sur ma peau.
Je choisis une tenue légère, simple, presque négligée, mais dans laquelle je me sens libre : un short en jean un peu râpé, souple à force d’usure, un t-shirt en coton bariolé, souvenir d’un marché local à la montagne, délavé par les lessives et le soleil. J’attache mes cheveux humides en un chignon flou, repasse dans le salon et enfile mes sandales.
Je récupère mes papiers sur le vide-poches de l’entrée quand Zed m'interpelle, toujours affalé sur le canapé avec son bol presque vide sur les genoux :
- Tu comptes lui offrir quoi, du coup ?
- T’as vu son appart : coussins assortis aux rideaux, tout bien rangé… Du coup, je me disais que je pourrais trouver un plaid. Quelque chose de qualité, dans les bonnes teintes, qui irait bien avec son salon.
Il hoche la tête et avale la dernière cuilléré de fromage blanc. Il cale le bol dans un coin de la table basse et me jette un regard en coin.
- Bien vu. Au fait, tu comptes rentrer vers quelle heure ? J’ai quelques courses à faire, moi aussi.
- Aucune idée. Mais sinon, j’emmène directement mon pc et on se retrouve au bar ?
- Je commence à 19h, ça va te faire un sacré moment à attendre.
- Je serai en bonne compagnie, ça ira. Et dans le pire des cas, j'ai un petit truc fabuleux dans mon sac qui s’appelle un téléphone, je plaisante. Au besoin, on s’appelle et on se débrouille.
Je m’approche du canapé pour récupérer ma sacoche, puis je me penche vers lui. Il hausse un sourcil, intrigué, alors que mes paumes encadrent son visage. Je ferme les yeux et pose mes lèvres sur les siennes. Il ne s’y attend pas, je le sens au léger sursaut de son corps, à la tension qui se relâche sous mes doigts, à ce soupir qui échappe à ses lèvres quand il comprend que c’est mon rituel à moi. Le toucher, l’embrasser avant de partir, lui laisser une part de moi à garder au creux de ses lèvres, à chérir, à se rappeler, d’ici mon retour.
Je le libère en me redressant, fais deux ou trois pas, prête à quitter l’appartement et je l’entends se lever.
- Attends !
Il attrape mon poignet avec douceur mais fermeté, et dans un mouvement fluide, me tire vers lui. Il replace ma main sur sa joue et embrasse ma paume, presque avec dévotion.
- Voilà…, souffle-t-il. Maintenant tu peux partir.
Je rougis, gênée, ravie et émue tout à la fois, de constater que nos rituels respectifs s’accordent si bien. Je franchis le seuil, le cœur encore palpitant de l’échange que je viens de laisser derrière.
Il fait chaud dans le couloir, cette chaleur un peu moite de l’été, mais elle ne me pèse pas. Je me sens légère, presque grisée. Je descends les escaliers un à un, savourant le calme de l’après-midi, puis pousse la porte de l’immeuble.
La ville est tranquille à cette heure-là. Quelques touristes errent à pas lents, un groupe de collégiens rit sur les marches d’une fontaine, un chien sommeille à l’ombre d’un café. Je déambule dans les ruelles commerçantes, celles où les vitrines alternent entre boutiques de souvenirs et petits magasins de déco un peu chics. Je m’arrête parfois, observe, effleure les étoffes du bout des doigts. Il y a des plaids trop criards, d’autres trop fins, certains en matière synthétique qui m’agressent au moindre contact.
Je finis par pousser la porte d’une petite boutique aux murs crème et au sol en bois clair. L’odeur du linge propre et de la cire flotte dans l’air. La propriétaire - une dame d’un certain âge, à l’élégance discrète et aux boucles retenues par une barrette nacrée - me salue d’un sourire poli. Je réponds d’un signe de tête, puis m’approche d’un présentoir ordonné avec soin.
Un plaid en laine, dans une nuance de bleu-gris douce et profonde attire mon attention. Il est comme une version “objet” de Jona : sobre, élégant, chaleureux. Je le prends, l’ouvre à moitié. Le tissu est doux sous mes doigts, lourd juste ce qu’il faut. J’imagine Jona le poser sur son canapé, l’y oublier avec le temps, comme si ça avait toujours fait partie de son décor. Je le replie avec soin, sûre d’avoir trouvé mon bonheur.
Je me dirige vers le comptoir, le cœur léger, plaid dans les bras. La propriétaire m’offre un sourire radieux tandis que je pose mon achat sur le comptoir.
- Vous pourriez me faire un emballage cadeau, s’il vous plaît ?
Son visage se fige à peine. Elle penche la tête, les sourcils levés dans une politesse désolée.
Bon, pas le français… Essayons l’anglais, alors.
- Would it be possible to… gift wrap it? je tente, en mimant vaguement l’enveloppement avec mes mains.
Toujours rien. Elle me regarde avec patience, mais visiblement sans comprendre. J’attrape mon téléphone, et tape ma demande dans un outil de traduction et retourne l’écran vers elle.
Elle plisse un peu les yeux, lit, puis éclate d’un petit rire. Elle fait un signe de la main comme pour dire “laissez-moi faire”, tire un joli rouleau derrière elle, et commence à empaqueter le plaid avec une minutie presque cérémonieuse. Je paie, joins mes mains pour la remercier et elle hoche la tête, le sourire toujours là, complice.
Je ressors de la boutique, ravie. J’ai trouvé le cadeau idéal, et je me dirige d’un pas décidé vers le bar, impatiente de l’offrir.
Mais à l’angle d’une rue, alors que je traverse une placette bordée de lauriers en fleurs, une brise fraîche me frôle la nuque et là, entre deux bâtiments ocre, j’aperçois la mer. L’image me cueille, me fait ralentir, comme si elle m’appelait et mes pieds bifurquent.
Je reste sur la promenade, le sable et les embruns m’appellent, mais je n’ai pas envie d’abandonner ma sacoche ou de risquer d’abîmer le paquet. Alors je m’approche juste assez pour sentir le vent salé sur mes joues, entendre la rumeur douce des vagues, et sans prévenir, un souvenir remonte.
C’était pendant l’un de ces rassemblements familiaux où tout le monde débarque en masse dans la grande maison au bord de la mer. Le premier que j’affrontais. Ils étaient trente, peut-être plus, à rire, parler, s’interpeller d’une pièce à l’autre, comme un seul corps trop vivant, trop vaste. Moi, j’étouffais un peu dans cette foule joyeuse, alors j’avais fui, comme souvent.
Je m’étais installée seule sur la plage, un peu à l’écart, sur le sable plus clair. J’avais apporté un livre — le tome 7 en version originale de la série L’exécutrice de Jennifer Estep, introuvable en français — profitant du poids réconfortant des pages sur mes genoux, de l’anglais dans mes pensées et de la lumière douce de la fin d’après-midi. Le vent avait cette odeur si particulière, un peu iodée, un peu sèche, qui me redonne de la force.
J’ai senti Zed arriver avant de le voir, comme si j’avais un radar interne. Il m’a rejointe sans me saluer, sans me poser de questions. Il s’est avachi à côté de moi, à distance respectueuse, face à la mer, un coude enfoncé dans le sable. Je crois que j’ai à peine levé les yeux. Il est resté là, silencieux, présence solaire et fantôme à la fois.
Et puis, au bout d’un moment, j’ai senti quelque chose. Un effleurement léger à ma cheville. J’ai baissé les yeux : il avait commencé à enterrer mes pieds dans le sable, comme un enfant, laissant les grains s’écouler de ses doigts serrés.
- Tu t'amuses bien ? j’ai soupiré, sans lever les yeux de mon roman.
- Beaucoup, a-t-il répondu avec un sourire que je n’ai même pas eu besoin de voir pour deviner.
J’ai secoué la tête, déjà habituée à ses petits tours facétieux, à ses actes et paroles en demi-teintes, jamais sûre d’être appréciée ou juste tolérée, et je l’ai laissé faire.
Après quelques poignées, il s’est arrêté et m’a tendu la main.
- Cadeau.
Dans le creux de sa paume reposait un minuscule coquillage blanc, strillé de rose, un peu nacré, presque rond, comme une perle plate.
La surprise m’a paralysée pendant quelques secondes : ce genre d’attention, c’était nouveau. Une vraie marque d’affection, maladroite, bizarre, mais concrète.
J’ai pris le coquillage, je l’ai fait rouler entre mes doigts, faisant jouer les reflets du soleil sur sa surface polie et j’ai lancé sans réfléchir :
- Il faut que je t’en trouve un aussi.
Il a haussé les épaules, sans un mot, comme pour dire “pas besoin”, mais il m’a suivie quand je me suis levée.
Alors on a marché tous les deux, à la lisière des vagues, nos pas s’enfonçant doucement dans le sable humide, les yeux mi-baissés pour repérer les éclats de coquilles et les galets un peu plus jolis que les autres. On s’arrêtait parfois, on se penchait, on commentait à voix basse, nos mains se frôlaient, nos épaules aussi.
En rentrant, je me suis précipitée dans la salle de bain pour nettoyer mon nouveau trésor. Je l’ai lavé, verni, préservé. Ce coquillage, je l’ai toujours, glissé dans une petite poche de mon portefeuille, bien à l’abri.
Le tout premier cadeau qu’il m’ait fait. Cette marque de reconnaissance, comme un totem de bienvenue. Un signe qui nous reliait, nous, les deux introvertis du groupe, et qui signifiait que malgré cette différence de tempérament, j’avais ma place dans cette famille, moi aussi.
J’inspire un grand coup l’air iodé et reprends ma marche, le bruit de la mer encore accroché à mes oreilles comme une mélodie persistante. Le paquet sous mon bras me paraît soudain plus précieux qu’un simple plaid : c’est un peu de ce que je suis, que je m’apprête à offrir. Comme ce coquillage, des années plus tôt, avait été un morceau de lui. Un objet banal aux yeux du monde, mais qui, pour celui qui le reçoit, devient un symbole, une certitude qu’on compte.
Quand j’arrive au bar, la chaleur m’enveloppe à nouveau. Les rires étouffés, le cliquetis des verres, l’odeur de citron et de sel se mêlent dans l’air. Jona est derrière le comptoir, penché sur un plateau qu’il essuie d’un geste souple, presque élégant. Dès qu’il m’aperçoit, son visage s’illumine de ce sourire franc qui fait oublier qu’on s’est rencontrés il y a peu.
- Maud !
Il contourne le bar pour venir à ma rencontre, et j’ai juste le temps de déposer ma sacoche sur une table avant qu’il ne m’enlace brièvement.
- J’ai cru que Cédric te gardait captive chez lui !
- Non, pas du tout, je rigole. Mais c’est vrai que j’ai été un peu absente. Je t’ai ramené un petit quelque chose pour me faire pardonner. Et pour te remercier encore. Pour tout.
Je tends le paquet. Ses yeux débordent d’enthousiasme tandis que ses doigts défont le papier avec une précaution qui me fait sourire. Lorsqu’il soulève le plaid et que la lumière accroche ses nuances de bleu-gris, je lis sur son visage la reconnaissance pure, celle qui ne cherche pas à se cacher.
- Il est magnifique ! Tu n’aurais pas dû…
- Crois-moi, si.
Il me remercie encore, me prend dans ses bras une seconde fois, plus fort, et je sens que c’est le genre de geste qui vous donne envie de rester là, un peu plus longtemps, mais je m’écarte avec un sourire, laissant l’espace à la journée qui continue.
Je commande un thé glacé et m’installe à une table un peu en retrait, celle qui capte juste assez de lumière pour ne pas fatiguer les yeux, et j’allume mon ordinateur. La brise apporte par moment les senteurs de la mer toute proche et c’est suffisant pour que son rythme vienne s’insinuer dans mes phrases.
J’ouvre le roman à traduire. Les mots de l’auteur, bruts, parfois rêches, parfois tendres, et ma mission de les faire résonner autrement, dans ma langue à moi. Les phrases s’enchaînent, et je perds peu à peu la notion du temps. La terrasse est un murmure au loin, ponctué par le tintement d’un verre ou un éclat de rire, qui me parviennent comme à travers une vitre.
- Tu es si sérieuse…
Je relève la tête. Jona est là, mon verre sur un plateau, son sourire aussi chaleureux que le soleil sur ma nuque.
- J’essaie, je plaisante.
Il hoche la tête, pose ma boisson devant moi, puis s’assoit à moitié sur la chaise d’en face, le corps tourné vers la salle, prêt à repartir au moindre appel, mais ses yeux restent sur moi, pétillants d’une curiosité familière.
- Alors, dis-moi… Où est-ce qu’il t’a emmené, Cédric ?
Je ne peux retenir le sourire qui m’envahit rien qu’à l’évocation d’hier. Il attend, patient, les avant-bras posés sur les accoudoirs. Sa question n’a rien d’inquisiteur : c’est celle d’un ami qui cherche à relier des points sans vouloir percer les secrets derrière.
- C’était… Incroyable. Il a trouvé des ruines sauvages. J’adore l’antiquité. Je ne m’y attendais pas du tout, il a gardé le secret jusqu’au bout. C’était… Tellement personnel… Intime. Je crois bien que c’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait.
Une lueur d’amusement et de tendresse mêlées passe dans son regard.
- Tu le rends différent, tu sais ? Depuis que tu es là, il est moins… “chat sauvage”, conclut-il d’un ton entendu.
L’évocation de ma première comparaison me fait sourire, d’autant plus que j’ai constaté qu’il s’en sert désormais comme un surnom pour Zed.
- Au fait, reprend-il, tous les quinze jours, après le service du soir, on fait une soirée d’équipe. Les +1 sont toujours invités. Ça aide à ce que tout le monde soit à l’aise, surtout les filles, parce qu’au moins, elles connaissent quelqu’un.
- Oui, ça doit les rassurer. Vous faites quoi exactement ?
- On va à la plage. On nage, on joue au foot ou au volley, on boit un peu, on rigole… Bon, Cédric, lui, boit plus qu’il ne rigole, plaisante-t-il, mais au moins il est là. Tu devrais venir. Comme ça, peut-être qu’il se déridera un peu.
Je hoche la tête, déjà en train d’imaginer le sable frais sous mes pieds et le bruit des vagues au clair de lune.
- Pourquoi pas. Il va falloir que je repasse à l’appart chercher un maillot alors.
- Aaaah ! Super ! Ça va être cool, tu verras.
- Je finis ce chapitre et j’appelle Zed pour voir s’il est rentré.
Il acquiesce, se lève et nous nous replongeons chacun dans notre travail respectif. Une petite heure plus tard, je compose le numéro de Zed. Il a terminé ses propres achats et s’apprête à retourner à l’appartement. Je referme mon ordinateur et file l’attendre devant la porte.
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