Chapitre 30
Je suis assise sur la dernière marche, juste en haut de l’escalier, dos à la porte close. L’air est frais ici, presque immobile, et porte cette odeur indéfinissable des bâtiments anciens, un mélange de bois, de pierre et de quelque chose de plus doux, comme un reste de lessive accroché aux murs. La lumière, rare, se faufile à travers un petit vitrage dépoli au bas de la cage, assez pour deviner les lignes et les contours, pas assez pour en chasser les ombres.
J’écoute les bruits de la rue qui parviennent jusqu’ici, étouffés et déformés, et chaque craquement du bois ou soupir lointain me semble annoncer sa venue. Puis un froissement de tissu, une vibration légère dans les marches. Les sons changent, prennent un rythme que je connais, précis, mesuré : ses pas.
Il apparaît dans l’embrasure sombre du tournant, la silhouette se découpant contre l’ombre. Comme prévu, il s’est changé — un short brun, un t-shirt beige clair, tenues qui adoucissent ses traits. C’est idiot, mais je suis troublée par cette absence de noir, comme si quelqu’un avait changé un détail essentiel dans un tableau que je connais par cœur.
- Waouh ! Deux tenues colorées en deux jours… Incroyable !
- T’habitue pas trop, plaisante-t-il. Va falloir que je me change, je commence dans deux heures.
À l’intérieur, il ne s’arrête pas et file directement vers la chambre. Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière l’angle de la porte, et aussitôt j’ai cette sensation diffuse qu’il a emporté avec lui un peu du soleil ambiant.
Je retire mon short pour être plus à l’aise et je m’abandonne au canapé, le tissu froid contre mes jambes, j’ouvre l’ordinateur, le regarde un instant, comme si je cherchais à trouver l’envie. Et puis je tape, sans réelle conviction, “parfums femme” dans la barre de recherche avec un objectif clair : trouver un cadeau pour l’anniversaire de ma mère.
Je sais que c’est absurde, peut-être même masochiste, de persister à chercher à plaire à quelqu’un qui a érigé des murs de silence ou de reproches entre nous, et dont l’amour se mesure à celle d’un frère qu’elle m’a toujours préféré. Pourtant, malgré tout, ce geste me rattache à une fragile espérance, celle que, peut-être, un jour, elle posera sur moi un regard neuf, avec un peu de tendresse plutôt que du mépris.
Les pages défilent sous mes doigts, les images se succèdent, éclats de couleurs et de promesses ténues, mais rien ne semble pouvoir effacer ce vide, cette douleur sourde nichée au creux de mes attentes.
Dans cette quête silencieuse, Zed revient, comme une ombre familière, vêtu de noir. Il s’installe à mes côtés, son corps s’adapte au canapé, s’incline, se fait proche sans jamais brusquer, et cette proximité transforme l’espace en un cocon où tout devient possible.
- Tu bosses encore ?
Sa voix est douce, presque timide, comme s’il craignait de briser ce fragile équilibre.
Il s’affale, une jambe repliée sous lui, l’autre étendue, et le canapé gémit légèrement sous son poids, une musique discrète qui ponctue cet instant suspendu. Sa cuisse frôle la mienne, un contact furtif, instinctif, chargé de tendresse.
L’odeur de son parfum, mêlée à la chaleur de ses vêtements, me coupe un instant le souffle, et nos épaules se frôlent, une danse muette qui fait taire mes doutes et mes peurs.
Je secoue la tête, laisse mon regard s’attarder un instant sur l’écran, avant de répondre avec une honnêteté lourde de non-dits :
- Non. Je cherche juste un cadeau pour ma mère. C’est son anniversaire demain.
Il penche la tête, ses yeux curieux sur l’écran, mais il ne creuse pas, ne demande rien de plus. Sa présence suffit, un appui solide dans ce moment flottant où tout semble à la fois trop lourd et trop léger.
Je ferme doucement l’ordinateur portable, le claquement feutré résonne comme une délimitation, un passage du monde froid et digital à cet instant suspendu, chaud et vivant. Je le dépose sur la table basse et mon regard remonte vers Zed, s’accroche à ses traits, à cette lumière qui danse dans ses yeux.
Il y a quelque chose dans sa manière de porter cette chemise noire, ouverte juste assez pour dévoiler un soupçon de peau, qui allume une flamme douce et ardente à l’intérieur de moi.
- Ça te va vraiment bien, les chemises, tu sais ? je murmure, un sourire à peine esquissé effleurant mes lèvres.
Sans réfléchir, je me penche vers lui, déposant un baiser léger, presque timide, au coin de ses lèvres, comme une invitation, un murmure muet. Mon corps se met en mouvement, abandonnant toute retenue, puis, avec une lenteur savoureuse, je viens m’asseoir sur ses genoux.
Les jambes de part et d’autre de ses hanches, mes mains glissent sur ses épaules, cherchant ce jeu familier, ce désir partagé, cette flamme qui nous consume. Je l’embrasse, sans chercher à dissimuler mon envie ou ma fougue.
Il ne dit rien. Ses doigts frôlent mes cuisses et mes côtes à travers mon t-shirt. Il est délicat, presque trop léger, aux antipodes de ses réactions habituelles. Son corps reste tendu, mais d’une tension qui ne doit rien à l’excitation : il est distant, prudent.
Et c’est là que je comprends : c’est comme ce matin. Ce n’est pas du désintérêt, ni du rejet, il est patient parce qu’il lutte. Malgré mes mots, il n’a pas digéré l'événement de la veille. Il me désire, mais pense encore devoir me ménager. Le contredire et le rassurer à nouveau ne serviraient à rien. Je retire mon t-shirt, prête à le voir craquer devant ma poitrine qu’il adore, à voir son instinct reprendre le dessus, mais rien ne vient. Ses bras restent lourds, figés, son corps semble en suspens, comme s’il s’interdisait jusqu’au souffle. Je le fixe, un peu décontenancée, et puis, face à cette absence, une lumière s’allume dans mon esprit, une autre facette de rébellion.
Ok… Tu ne réagis pas ? Très bien. Tu vas vite voir qu’il vaut mieux me cadrer…
Un sourire de défi étire mes lèvres. Une chaleur fiévreuse me monte à la tête, une vibration sous la peau. Mon regard s’ancre au sien, provocateur, brûlant.
Mes doigts reprennent vie, plus assurés, plus lents. Je défais sa chemise un bouton à la fois, le tissu se dégage avec une langueur volontaire, presque cérémonieuse. Chaque bouton saute comme une étape vers ma revanche. Je m’applique à ne pas toucher ceux des poignets, sa torpeur masquant mes intentions.
Je fais glisser la chemise sur ses épaules, la repoussant vers l’arrière, et laisse le tissu s’accumuler dans son dos comme un piège invisible. Son torse est magnifique, chaud sous mes paumes, mais je ne m’attarde pas. Pas encore.
Il commence à se redresser, par réflexe, pour se débarrasser de la chemise… Et c’est là qu’il arrive : cet éclair d’incompréhension suivi presque aussitôt d’une lucidité glaciale. Il est menotté. Je le repousse en douceur contre le dossier, tranquille, carnassière, savourant sa confusion.
- Maud… ?
- A rester sage, comme ça, tu me donnes envie de n’en faire qu’à ma tête, je chuchote.
Je le surplombe, accrochée à son regard, un sourire moqueur, éclaboussé de triomphe aux lèvres et ajoute :
- Et… tu ne vas pas du tout aimer ça.
Je me rappelle dans les moindres détails cette torture exquise dont il m’a gratifiée l’autre jour. Je ne peux pas me contenter de le copier, ça ne marcherait pas avec lui. Ce qu’il aime, c’est sentir mon corps répondre, vibrer sous le sien, lutter un instant avant de se rendre. Il veut me sentir résister, vibrer, céder. Il veut m'entendre haleter, me voir perdre pied, et me dompter avec cette lenteur précise, cette fermeté silencieuse. Il jouit autant de l’emprise que du plaisir qu’il offre, ou qu’il extorque.
Et c’est ce pouvoir que je lui refuse à présent, ce contrôle que je garde sous clef. C’est ça qui le fera réagir. Tant qu’il doutera de lui, tant qu’il se retiendra par crainte de me heurter, il restera impuissant. Il récupérera les rênes s’il assume sa place légitime.
Je me penche davantage, mon buste effleurant le sien, ma poitrine nue pressée contre ses muscles encore tendus, et je sens sans équivoque, cette chaleur rentrée, ce feu contenu qui bouillonne sous sa peau. Je lui offre mes seins, juste sous son nez, les laissant frôler sa bouche sans jamais s’y abandonner, comme un fruit mûr à portée. Il esquisse à peine un geste, et déjà je me retire avec un rire étouffé, aguicheuse, joueuse — mais intraitable.
Il essaie de se libérer, d’arracher ses bras de cette chemise que j’ai transformée en piège, de retrouver un semblant d’initiative. Je le regarde lutter une seconde, avec une sorte de gourmandise calme, avant de m’emparer à nouveau de lui.
Ma langue descend sur sa poitrine, lentement, traçant une ligne invisible le long de sa peau chaude. Je m’attarde sur ses tétons, les effleure, les taquine avec une précision presque tendre, attentive au moindre de ses frémissements, à ces micro-réactions qu’il ne parvient pas à contenir. Sa gorge se serre, ses lèvres se pincent, et sous mes hanches, je sens son désir battre plus fort, plus pressant à chaque seconde.
Je poursuis ma route vers son ventre, y glissant mes doigts, y traînant mes lèvres, mes dents, parfois. Chaque mouvement est une promesse. J’atteins enfin sa braguette, l’ouvre avec une patience feinte, sentant la tension s’accumuler dans son souffle, dans sa poitrine qui se soulève, dans son regard qui ne me lâche plus. Et lorsque je le libère enfin, il est dur, brûlant, vibrant d’un désir qu’il ne cherche plus à cacher, mais qu’il ne peut désormais plus assouvir.
Je l’enveloppe de ma main, ferme et chaude, le pouce glissant à peine sur la courbe tendue, comme pour prendre la mesure de ce que je lui inflige. Mon poignet s’incline, le rythme s’installe, précis, mesuré. Je caresse toute sa longueur avec un soin qui frôle la cruauté.
Mon bassin ondule sur lui, juste assez pour qu’il sente la chaleur de mon sexe à travers la dentelle, juste assez pour qu’il devine ce qu’il ne peut encore prendre. Sa bouche s’entrouvre, son souffle se brise. Mes doigts poursuivent leur va-et-vient, lubrifiés par la moiteur de nos corps, et mes hanches suivent ce rythme secret, mêlant domination et abandon sans jamais flancher.
Impitoyable, je m’arrête d’un coup et me relève au-dessus de lui, posant un pied sur sa chemise nouée autour de ses poignets, comme un verrou discret qui l’empêche de se relever. Je le domine, savourant la tension muette qui vibre entre nous.
Je pivote sans un mot et me penche en avant, dans une lenteur étudiée, pour qu’il voie, qu’il comprenne ce que je lui montre : ma culotte trempée, le tissu noir plaqué contre ma peau par le désir, mes lèvres gonflées, offertes, brillantes sous la dentelle. Son souffle vacille derrière moi, prisonnier de mon bon vouloir, son excitation monte d’un cran.
Il ne peut que regarder, absorber la vision que je lui impose, comme un châtiment doux. Ce que je montre, ce que je provoque - cette vue et cette privation - c’est le pire des supplices, pour lui.
Je m’abaisse alors, enroule mes doigts autour de sa verge tendue. Je l’attrape, le frôle, puis l’engloutis. Ma langue dessine des cercles, s’enroule, le torture avec délicatesse. Je le prends au plus profond, puis je le relâche, juste assez pour qu’il pense que ça s’arrête, avant de recommencer. Encore. Et encore. Son souffle est irrégulier, se fracasse contre sa gorge, et moi je me délecte de sa résistance, de cette retenue qui se fissure à chaque coup de langue, à chaque soupir qu’il ne parvient plus à étouffer.
Puis je le libère, soudain, le laisse reprendre un semblant de contrôle sur sa respiration, mais pas sur le reste. Je me retourne et viens me rasseoir sur lui, mes cuisses épousant les siennes, ma culotte gorgée de désir s’écrasant contre son sexe nu. Son érection bat contre cette frontière de tissu comme un cœur affolé.
Un seul mot de ma part et il craquera.
- Alors ? je murmure en me penchant vers lui, mes lèvres frôlant les siennes comme une caresse ironique. Toujours envie de me lâcher la bride ?
- Non !
J’entends un “crac” aigu et tout à coup, ses bras se referment autour de moi, manches déchirées toujours accrochées. Il empoigne mes hanches, me ramène contre lui avec une autorité furieuse, presque sauvage, mais contrôlée.
- Je tiens les rênes ! dicte-t-il.
Sa bouche fond sur ma gorge, mes seins, ma peau partout offerte. Il prend, dévore, réclame ce dont je l’ai privé trop longtemps. Je ne peux m’empêcher de rire, surprise mais aux anges. Mes doigts s’agrippent à ses épaules. Mes hanches roulent en réponse à ses gestes. Je pourrais lui dire que j’ai gagné, mais il le lit dans mes yeux.
Il m’embrasse, fort, possessif, comme s’il voulait avaler cette provocation et l’effacer avec sa langue. Je me perds dans ses lèvres, mon corps déjà conquis, mon esprit encore en fronde.
- Alors ne me lâche pas, je murmure entre deux souffles.
Je n’ai pas fini de parler qu’il me soulève, me retourne, me couche sur le dos, sans brutalité mais avec cette fermeté que je désespérais de retrouver. Il est entre mes cuisses, agenouillé, et son regard s’enfonce dans le mien avec une intensité presque douloureuse. Je ne bouge pas, je le regarde faire, happée.
Ses mains glissent le long de mes cuisses, s’attardent juste assez, puis saisissent ma culotte. Le tissu noir descend en un seul mouvement. Il s’en empare comme d’un trophée, le garde un instant suspendu à ses doigts, l’examine sans un mot, puis le jette derrière lui, comme s’il m’arrachait un obstacle intolérable.
Je m’apprête à protester, mais je n’en ai pas le temps. Sa bouche s’abat sur moi et s’enfonce entre mes lèvres. Je bascule la tête en arrière, un cri étouffé coincé dans ma gorge, tandis que mon dos se cambre sous l’onde brûlante de sa langue. Je tente de m’accrocher au canapé, à la réalité, à quelque chose, mais rien ne tient. Il me dévore, non, pardon : il m’évite.
Sa langue dessine des cercles précis, exaspérants, toujours trop proches, jamais là où je le voudrais. Il souffle, il frôle, il me rend folle. Et puis un doigt glisse en moi, puis un second. Il s’installe. Il explore. Et je me perds.
Je m’agite, tente de guider ses gestes, mais une pression sur l’intérieur de ma cuisse - un pincement léger mais ferme - me rappelle d’un seul trait où est ma place. Sa voix vibre contre ma peau, profonde, grave, ancrée.
- Ne bouge pas. Tu voulais que je reprenne le contrôle, non ?
Je hoche la tête, incapable d’articuler quoi que ce soit. Mes poumons peinent à suivre le rythme. Et là, il se remet à l’œuvre. Plus rien de doux. Plus rien d’indulgent. Sa langue me fouille, impitoyable de détermination. Ses doigts coulissent en moi avec une régularité presque mathématique, une précision qui frôle l’insolence. Je gémis. Je m’ouvre. Mon corps tremble contre sa bouche. Mes cuisses se referment autour de sa tête comme un réflexe. Mes doigts cherchent ses cheveux, sa nuque, quelque chose à agripper pour garder pied.
Mais il m’écarte.
- Quand je pense que tu as osé…, souffle-t-il. Me chauffer comme ça et me priver… de toi. De ça.
Je ferme les yeux, mais je souris à peine. Mon plaisir déborde et j’ai encore assez de raison pour répliquer :
- Je le referai sans hésiter.
Je m’attends à ce qu’il me morde, qu’il me fesse, mais au contraire, il garde un rythme hypnotique, précis, délicieux. Presque trop intense.
Sa bouche m’aspire, me goûte, me torture. Sa langue me pousse à bout. Ses doigts m'entraînent dans une vague qui ne crève jamais. Je perds la notion de l’espace. Du temps. De qui je suis. Je sens poindre l’orgasme… Et il ralentit.
Non. Non…
- Excuse-toi, ordonne-t-il.
Je mets une seconde à comprendre. Il prend ça pour une autre marque de défi et pince un de mes tétons.
- Pardon, je murmure.
Il replonge sur mon point sensible, m’approche du précipice. Et s’arrête à nouveau.
- Pardon, pardon ! je l’implore.
Mes hanches cherchent la friction, mon corps réclame la libération, mais il recule. Il me retient, me vole le sommet. Encore.
- Zed… S’il te plaît…
Les mots s’échappent de mes lèvres, rauques, étouffés, presque brisés. Je le fixe, honteuse et brûlante, les joues incendiaires, le regard embué d’une fièvre que je ne peux plus contrôler. Il me regarde, immobile, ses doigts toujours en mouvement en moi.
- Je décide. Je commande. Je contrôle.
Il ponctue chaque mot d’une pénétration brusque et profonde, qui me traverse de part en part, me rappelant qui tient vraiment les rênes. Je me mords les lèvres une dernière fois, haletante, vaincue pour cette fois et je lui donne ce qu’il attend, le supplie, à bout de forces :
- Tu décides. Tu décides. Tu décides.
Pitié, ne t’arrête plus…
Il m’agrippe avec une force brute et un désir incommensurable, m’emporte jusqu’au bout du vertige. Mon corps se tend, se cambre sous la pression de ses doigts, mes muscles se referment avec une intensité qui me dépasse, et mes cris éclatent, déchirant la pièce de leur puissance. Chaque vibration qui secoue ma peau sous sa langue, chaque spasme me déchire.
Il ne me lâche pas, pas encore. Ses doigts, ses lèvres, son souffle me retiennent, m’ancrent, m’enserrent encore dans le tumulte, même alors que je bascule, vidée, consumée, dans un après sans contours où tout est silence, chaleur et battements lents.
Je reste secouée quelques secondes, comme si chaque nerf vibrait encore du séisme qu’il a déclenché. Il me fait basculer doucement, m’allonge en travers du canapé, et je me laisse faire, les yeux fermés, flottant, défaite et pourtant plus vivante que jamais.
Je sens à peine quand il bouge. J’entends un soupir, perçois un souffle plus proche, puis il se place entre mes jambes, son torse contre le mien, nu, brûlant, affamé. C’est seulement quand sa peau touche la mienne, que je réalise : sa chemise a disparu. Ou plutôt, il en reste des lambeaux, quelque part, avec le pantalon dont il s’est séparé.
Son souffle me frôle, ses mains se referment sur mes poignets et les amène en douceur au-dessus de ma tête, pour mieux me maîtriser. Je souris, mon impertinence frappant toujours à la porte.
- J’ai failli attendre, je râle.
Ma voix vacille, mais je le dis quand même, parce que c’est plus fort que moi : j’ai besoin de tirer sur la corde, de pousser le jeu jusqu’au bout. Il penche la tête, caresse mon nez avec le sien, dans ce geste tendre qui me fait fondre. Son regard, en revanche, envoie des étincelles dans mon ventre. Plus de doute, plus de distance, plus de retenue : il a franchi cette barrière mentale qu’il s’imposait.
Il est sublime, plus beau et sauvage que jamais, la mâchoire serrée, les yeux dilatés. Un dieu en colère.
- Tu préfères continuer à attendre ?
L’avertissement sonne comme une invitation et comme une menace. Un frisson me traverse à l’idée de ce qu’il pourrait faire si je décidais de me rebeller à nouveau.
Sa façon de faire durer l’attente, de me laisser haletante, suspendue à chaque caresse, chaque souffle, est une véritable torture. Mais quand il accepte de me libérer, c’est un feu qui dévore tout sur son passage.
Mon corps le réclame, tout entier, mais une autre part de moi — celle qui n’offre que des redditions temporaires — hésite encore, accroche son regard, teste, pèse le pour et le contre.
Il sourit et tranche le premier :
- Heureusement pour toi, c’est moi qui décide. Et je décide de te prendre maintenant.
Je sens son sexe dur contre le mien, prêt, gonflé, vibrant, et tout mon corps s’ouvre encore, se tend vers lui, l’appelle en silence. Mais il prend son temps. Il s’enfonce en moi dans ce qui me paraît être une éternité tant je le veux tout entier, tout de suite. Je veux qu’il m’arrache le souffle, qu’il me dévaste, qu’il me comble à m’en faire hurler.
Cette lenteur-là est délibérée, calculée. Ses mâchoires se crispent, puis ses lèvres s’entrouvrent, son souffle déraille à peine et je vois combien il lutte, lui aussi, pour maintenir ce tempo calme et profond, attisant tous les points les plus sensibles en moi. Les yeux rivés aux siens, mon bassin cherche à le rejoindre, à accélérer, à voler un peu de rythme, mais il garde le contrôle, raffermit sa prise sur mes poignets.
- Tu m’as chauffé, provoqué, Maud. Tu savais à quoi tu t’exposais, non ?
Chaque poussée est un frisson incendiaire qui roule le long de ma colonne et se loge tout au creux de mon ventre. Je n’ai plus de prise sur rien, ni sur mon souffle, ni sur mes gémissements, ni même sur ma langue qu’il vient happer. Je l’accueille haletante, affamée, comme si embrasser Zed maintenant, le sentir contre ma bouche, c’était encore une façon de le garder à l’intérieur, de le serrer plus fort, de ne plus jamais le laisser sortir.
Je sens son torse brûlant contre mes seins, son bassin qui me plaque contre le canapé, et mon corps le reconnaît, le veut, l’exige. Mon ventre est une fournaise, mes reins un précipice. Je l’entoure de mes jambes, l’emprisonne, le supplie sans un mot de me combler plus, encore, plus vite, plus fort — mais il garde le cap, il me fait languir avec une précision cruelle, tendre et souveraine, et cette maîtrise me fait presque pleurer de désir.
Je parviens à dégager une main, je la glisse dans ses cheveux en fermant les yeux. J’ai besoin de le toucher, de sentir ses mèches chaudes et désordonnées entre mes doigts, d’agripper quelque chose de réel pendant que tout tangue autour de moi.
A travers mes gémissements, j’entends deux claquements de langue. Sans effort, sans violence, il saisit mon poignet et le remonte au-dessus de ma tête. Cette autorité naturelle, teintée d’un amusement tranquille, me fait chavirer.
Et puis cette phrase, murmurée contre ma joue, dans un souffle de fer et de velours, enfonce le clou :
- Sois sage… Et regarde-moi.
Je lève les yeux vers les siens. Ses pupilles dorées me traversent, me capturent. Chaque fibre de mon corps s’embrase sous son toucher. Tout en lui me parle un langage que je comprends avec la peau, avec le ventre, avec l’âme : sa force, son calme apparent, son plaisir sous-jacent, cette flamme brûlante au fond de lui qui n’attend que mon abandon pour exploser.
Sa main passe sous ma cuisse, l’écarte encore, m’ouvre davantage à lui, comme s’il voulait toujours plus de moi. Il me possède sans brutalité, sans précipitation, mais avec une intensité vertigineuse, comme si chaque mouvement était un engagement, une offrande, une conquête. Il n’y a plus rien d’extérieur. Le monde entier se résume à cet homme, à ses hanches qui frappent les miennes, à ses yeux qui me tiennent prisonnière et me délivrent tout à la fois.
Quand je bascule la tête en arrière, il fond dans mon cou et tout se brouille. Il me goûte comme s’il cherchait à me boire, à m’aspirer. Sa bouche me vole des gémissements, des soupirs que je ne contrôle plus.
Chaque coup de langue, chaque succion me vrille les reins. Mon corps se cambre, se tend malgré moi. Les sensations sont trop intenses, sans jamais être assez pour autant. Des cris, des suppliques et des provocations tonnent sous mon crâne, mais aucun mot ne trouve le chemin de mes lèvres. Juste cette chaleur dévorante, ce chaos doux et violent à l’intérieur de moi.
Sa voix, basse et presque moqueuse, se glisse à mon oreille, tout contre ma peau devenue hypersensible.
- Tu abandonnes déjà ?
Mon insolence vacille, mais tient encore bon. Dans un souffle, un murmure, je réponds :
- Tu rêves…
Mais ce n’est qu’une question de temps avant que je ne puisse même plus réfléchir. Je le sais. Lui aussi. Il se retire, d’un coup. Je couine de frustration, mais déjà, il me retourne, m’empoigne, soulève mes hanches, me place comme il le veut, sûr de lui. Il me prend à nouveau, d’un seul coup, jusqu’au bout, si loin que je perds pied.
Son bassin cogne contre le mien, ses doigts raniment l’incendie entre mes cuisses. Les sons qui s’échappent de moi ne me ressemblent plus : halètements, gémissements rauques… Le plaisir monte, immense, brûlant, me plie en deux de l’intérieur, m’arrachant des spasmes incontrôlables. Mon corps ne sait plus comment tenir. Mes ongles s’enfoncent dans le canapé, je me débats contre la jouissance qui enfle, déferle, devient presque douloureuse à force d’être contenue.
Je sens ses râles résonner contre mon dos, ses reins claquer contre mes fesses, son corps vibrer du même feu que le mien. Il se repaît de mes frissons, de mes soupirs, de mes secousses. Il m’entraîne là où lui seul sait aller. Je veux qu’il ne s’arrête jamais.
Mais soudain, il ralentit. Une plainte désespérée naît au creux de ma gorge. Je cherche ses yeux par-dessus mon épaule, incapable de dissimuler la supplique dans mon regard, ni dans ma voix. Il m’observe, me scrute, me lit comme une carte.
- Qu’est-ce que tu veux ? gronde-t-il.
Jouir !
Mon coeur cogne trop fort, mon sexe pulse, mon souffle se brise à chaque va-et-vient.
- Dis-le, ordonne-t-il.
Il sait ce que je veux, mais il ne me l’accordera qu’en échange de ma capitulation. Il veut cette autre victoire, celle que je lui refuse encore. Sa main accélère d’un coup, m’arrachant un cri brisé et je me rends.
- Jouir ! Fais-moi jouir !
Il grogne, comme si ce simple aveu valait toutes les déclarations du monde. Il reprend, sa main ne me quitte plus, son sexe m’emplit à m’en couper le souffle. Il me pilonne avec une précision sauvage. Je me cambre, me tends, m’ouvre tout entière. Chaque poussée est un éclair, chaque friction me fait convulser. Tout m’échappe. Je n’ai plus d’air. Plus de nom. Je ne suis que chair en fusion. Et quand je viens, c’est un cri déchiré, une vague furieuse, le monde qui se renverse.
Je l’entends gémir derrière moi, ses doigts s’ancrent à mes hanches, son corps s’enfonce jusqu’au fond. Il jouit en moi dans un râle qui me fait frissonner de la tête aux pieds. On reste ainsi, collés, haletants, liés par les spasmes, la chaleur entêtante. Il continue à bouger, juste pour prolonger le plaisir, le lien.
Lorsqu’il s’arrête enfin, je m’effondre sur le canapé, le corps encore vibrant, incapable de décider entre la tension et l’abandon. Le tissu doux contre ma peau est une caresse, et je sens mon cœur battre à un rythme que je n’ai jamais connu : un tambour sauvage, effréné, qui ne semble appartenir qu’à nous deux.
Il étale son corps contre le mien, et son poids me plaque au point de m’ôter l’air. C’est écrasant, presque trop, et pourtant je souris intérieurement : j’adore ce poids, cette manière qu’il a de m’envelopper comme s’il disait sans un mot “tu es à moi”. Mon souffle se mélange au sien, et chaque battement de son cœur résonne contre mon dos. C’est absurde, mais je suis convaincue que nos corps savent des choses que nos mots ne pourront jamais dire.
Après quelques minutes, il relève la tête et me fixe, l’air ahuri, amusé et contrarié tout à la fois :
- T’es… complètement folle. Je sais pas si je dois t'embrasser… ou te passer un savon. Ou les deux !
Ma victoire sur ses hésitations et les souvenirs de nos gestes précédents me font frissonner à nouveau. Je me laisse porter par cette sensation d’être vue, désirée, et lâche, presque pour moi-même, avec un mélange de malice et de satisfaction :
- Hum... je vote pour m'embrasser. Mais garde le savon sous le coude pour une prochaine fois.
Je lui offre mes lèvres pour appuyer mon propos et il laisse échapper un rire soufflé, l’air de ne pas savoir quelle émotion l’emporte.
- Sale gosse, rouspète-t-il en s’exécutant.
- C’est ton surnom ça, pas le mien.
- Ça l’est ce soir !
Je ris, un éclat clair, irrépressible, parce que j’adore le voir aussi expressif et, qu’au fond, il a raison : j’ai poussé le jeu jusqu’au bout en toute connaissance de cause. Et j’ai gagné. Mais, derrière ce rire, il y a plus que de la malice, il y a la joie immense, presque incrédule, d’avoir réussi à le ramener; cette certitude viscérale que je le connais, jusque dans ses silences.
Il pose un dernier baiser entre mes omoplates avant de se lever. La chaleur de son corps me quitte et même si je respire un peu mieux, je me sens soudain incomplète. Je l’observe attraper les lambeaux de sa chemise, et je m’amuse déjà de l’air contrarié mais narquois qu’il arbore.
- Va me falloir une autre chemise, marmonne-t-il.
Je relève le menton comme une reine effrontée, mes jambes battant l’air avec une innocence feinte.
- Je t’en rachèterai une. Ou plusieurs. On ne sait jamais…
Et te voir la déchirer, c’était assez excitant…
Il roule les yeux, mais son sourire en coin le trahit : il aime ça plus qu’il ne veut l’avouer. Pour faire bonne mesure, il me pince une fesse d’un geste vif. La surprise m’arrache un petit cri, vite transformé en un sourire complice.
- La prochaine fois, j’arracherai tes vêtements, ça te fera moins rire, menace-t-il sans méchanceté. Au fait, en parlant d’achat. T’as trouvé ce que tu voulais ?
- Oui. Jona était ravi. D’ailleurs, il m’a invitée à votre soirée d’équipe ce soir. Mais si tu préfères que je ne vienne pas, je peux rester là.
Le coin de ses lèvres se crispe une fraction de seconde, mais il hausse les épaules, dans une fausse désinvolture et lâche :
- Tu viens si tu veux. Je te préviens, ils boivent tous plus ou moins. Ça risque d’être un peu le bordel.
Ses mots ne me font pas peur. Je redescends ma tête sur mes bras, le menton sur le canapé, et je le fixe, touchée qu’il anticipe l’angoisse de la foule avant moi.
- Tu seras là. Ça ira.
C’est la pure vérité. Qu’il y ait de l’alcool, du bruit, mille inconnus : rien de tout cela n’a d’importance, tant qu’il est avec moi. Sa présence est un ancrage, plus solide que n’importe quel sol sous mes pieds.
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