Chapitre 31

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 8608 mots

Le bar est déjà plein quand on pousse la porte, saturé de rires, d’éclats de voix et d’odeurs entremêlées de bière et de friture. Zed passe devant moi d’un pas sûr, comme s’il rentrait chez lui, et je le suis en serrant contre moi mon sac gonflé de nos serviettes et maillots. Je me sens un peu décalée avec mon attirail, mais le livre que j’y ai ajouté me rassure : j’ai de quoi me réfugier, de quoi m’occuper si la soirée s’éternise.

Jona nous accueille avec son enthousiasme habituel, Zed lui glisse quelques mots à l’oreille avant d’attraper des verres derrière le comptoir, et je m’installe juste en face. Le bois est collant sous mes avant-bras, mais l’endroit vibre d’une énergie presque joyeuse. Je sors mon livre, le pose devant moi comme un talisman. Lire ici, à portée de main de Zed, c’est une façon d’exister à la fois dans son monde et dans le mien. 

- Je te sers quelque chose ? me demande Jona. On va manger sur la plage tout à l’heure mais tu peux prendre un petit truc pour ne pas mourir de faim d’ici là.

- Hum… Un thé glacé serait parfait. Oh ! Et s’il reste du fondant au chocolat, j’en veux bien une part.

- Parfait ! J’envoie la commande en cuisine. Je t’enlèverai la menthe, ajoute-t-il avec un clin d'oeil. 

- Merci, je réponds, confuse qu’il connaisse mes goûts et dégoûts.

- Pas de souci. Vu ta réaction de l’autre jour, j’ai cru comprendre que c’était pas ton truc.

Je vois tout de suite à quoi il fait référence : la décoration du gâteau au citron qu’il m’a offert lors de notre seconde entrevue. 

- Quelle réaction ? s’enquiert Zed.

- Elle a écrasé cette pauvre plante comme si elle allait la manger, elle, rit-il. 

Je rougis aussitôt, n’ayant pas réalisé qu’il m’observait et qu’il a vu ce geste rageur. Zed me sers ma boisson et ne me lâche pas des yeux.

- C’est quoi le problème avec la menthe ?

La question me prend de court et je balbutie malgré moi un début de vérité, comme si mon cerveau savait que je pouvais lui parler.

- Oh… Euh… Mon… Mon frère en faisait pousser dans sa chambre. Du coup…

- Ooooh, un frère ! s’exclame Jona. J’ai peut-être une chance de faire un jour partie de ta famille, gattino !

- Probablement pas, je marmonne. On est… en froid. Et puis, t’as pas les attributs qu’il faut.

- Che sfiga ! D’autres frères ou sœurs avec un cœur à prendre ?

D’autres frères ou sœurs…

Les mots s'enfoncent en moi comme un millier d'échardes. Ma gorge se serre, ma poitrine se rétracte d’un coup, et mes doigts se crispent contre la couverture de mon roman. Mon ventre se noue, une acidité me remonte jusqu’au palais, mais je me force à ravaler tout ça, à l’enfouir bien profond. J’étire mes lèvres dans un sourire boudeur espérant masquer le tremblement de mes mains :

- Non. Mais j’ai quelques cousines…

- Aaaah ! Merci ! Prends exemple sur elle. Elle au moins, elle pense à mon petit cœur.

- Ton coeur ? ricane Zed. T’es un baiseur en série ! Moi, je suis lucide sur tes intentions.

J’essaie de me raccrocher à la légèreté de Jona et de leur échange, mais mon cœur bat trop fort. Jona file en cuisine, laissant dans son sillage un silence un peu trop pesant. Je me détourne, attrape mon verre et plonge le nez dans les motifs du comptoir, dans une tentative désespérée de clore le sujet. Je sens le regard insistant de Zed, comme s’il essayait de lire entre les lignes. Un silence s’installe, trop long pour être neutre.

- Du coup… ? reprend Zed.

Je relève la tête et ses yeux bruns et or me cueillent. Je réfléchis quelques secondes, cherchant une façon d’aborder les choses, de me raccrocher à la confiance qu’il m’inspire, mais quand j’ouvre la bouche, les mots ne sortent pas. Je me mords la langue et me contente d’une autre vérité.

- Il embaumait la menthe. Je pense qu’à force de le sentir, ça m’a dégouté.

Zed ne répond pas tout de suite. Il se fige une fraction de seconde, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis il hoche la tête, avec une lenteur trop marquée pour être involontaire, pensif.

Son regard glisse sur moi, un peu plus attentif que d’habitude. Pas insistant. Juste... doux. Vulnérable. Il prend ma main dans la sienne, l’effleure d’un baiser presque fantôme et souffle :

- Heureusement que c’est pas un indispensable en cuisine… Sinon j’aurais jamais pu te mettre le grappin dessus.

- Bien sûr que si, je rétorque. Je craquais pour toi bien avant de connaître ton talent.

Jona revient en virevoltant, un plateau à la main comme s’il s’apprêtait à monter sur scène. Il dépose devant moi un fondant au chocolat qui sent le paradis.

- Fondant au chocolat, sans aucune trace de verdure suspecte, déclare-t-il en me faisant une révérence exagérée.

Je ris malgré moi et lève mon verre comme pour trinquer avec lui. Le sérieux qui m’écrasait tout à l’heure se fissure un peu, remplacé par la chaleur rassurante de sa complicité. Il s’éloigne de nouveau pour aller charmer une table voisine, je repousse l’assiette et ouvre mon livre. Le reste s’efface aussitôt. Les rires, la musique, les verres qui s’entrechoquent… tout s’éloigne comme une marée qui se retire. Il n’y a plus que moi, le roman, et le doux cliquetis de ma cuillère contre l’assiette quand je prends un morceau de gâteau. Je dévore les phrases comme si elles pouvaient m’ancrer, comme si elles pouvaient me sauver. Mon corps est toujours posé sur ce tabouret collant, mais mon esprit file loin, très loin d’ici.

Parfois, une exclamation de Jona ou un rire de Zed perce la bulle, mais ça glisse sur moi comme des gouttes sur une vitre. Je relève juste la tête quand une main frôle mon poignet : Zed qui dépose un nouveau verre plein devant moi, attention invisible pour les autres mais qui m’arrache un battement de cœur trop fort. Je bredouille un « merci », il presse mes doigts entre les siens, retourne à son poste, et je disparais à nouveau dans mon monde.

Je ne sais combien de pages et d’heures passent avant que la réalité me rattrape. Une vibration dans l’air, un changement dans la lumière, le bruissement de ma voix favorite qui m’effleure l’oreille.

- Reviens parmi nous, il va être temps d’y aller.

Je relève la tête, encore à moitié engluée dans les phrases du roman et commence à remarquer le changement autour de moi. La salle n’a plus rien de l’exubérance du début : les tables sont vides, chaises retournées dessus, les conversations sont moins feutrées, l’air a changé. Tout vibre d’une énergie nouvelle.

Je scrute les visages rassemblés au centre de la salle. Il y a ceux que je connais - Matteo, Daphnée, Jona - d’autres que j’identifie, mais dont les noms m’échappent encore — la serveuse du premier jour qui ajuste sa chemise et me fait un signe amical, une autre avec un air un peu boudeur mais avenante. 

Puis, il y a les inconnus, des têtes que je n’ai jamais vues : un jeune homme costaud avec des joues de poupon, un autre plus sec qui transporte une glacière, l’air concentré, une femme qui rigole fort…

Quant à Zed, il me regarde avec cette patience tendre qui me désarme toujours. Il a cette façon de ne pas me brusquer, comme s’il savait que je quitte un autre univers et qu’il fallait me laisser atterrir. Je ferme mon livre à regret, caresse la couverture du bout des doigts comme pour retenir un peu de l’évasion qu’il m’a donnée, puis je le glisse dans mon sac.

Il me tend sa main pour m’aider à descendre du tabouret, et malgré moi, je la prends. Ses doigts se referment autour des miens, fermes mais pas possessifs, et la chaleur me remonte jusqu’au bras. Il me lâche dès que j’ai posé le pied au sol. 

Autour, le bar se vide : Jona finit de ranger, quelques membres de l’équipe rient à l’entrée, déjà tournés vers la nuit.

Je reste un instant immobile, le regard attiré par le mouvement des derniers arrivants et le va-et-vient des gestes de rangement. Une petite appréhension s’installe dans mon ventre, pas de la peur, mais ce mélange d’excitation et de doute qui accompagne les nouvelles rencontres. 

Je ne connais pas ces gens, je n’ai aucune idée de leurs tempérament, de leurs habitudes, de ce qu’ils penseront de moi… Et pourtant, l’idée de les côtoyer, de les entendre parler, de découvrir une autre facette de Zed dans son univers professionnel, m’anime et me tient en alerte. 

C’est un défi que je m’impose à moi-même : écouter, observer, peut-être parler un peu, et surtout ne pas me perdre dans mes propres hésitations. J’espère que tout se passera bien, que je saurai trouver ma place dans ce groupe déjà vivant et chaleureux, qui pourrait révéler Zed sous un jour que je n’ai encore jamais vu.

Le rideau de fer s’abaisse dans un grincement métallique derrière nous, marquant la fin du service. Je reste un instant immobile, la fatigue et l’excitation se heurtant en moi comme deux vagues contraires : il est tard, très tard, mais la soirée ne fait que commencer.

Dehors, l’air est plus frais, chargé d’embruns et d’un calme irréel. Les rues, baignées de lumière jaune, sont désertées : quelques étudiants rient encore un peu plus loin, deux touristes consultent un plan à la lueur d’un réverbère, et l’écho lointain d’une discothèque pulse dans la nuit comme un cœur fatigué. La ville semble basculer, suspendue entre deux journées.

À ma gauche, Zed avance les mains dans les poches, conversant avec un autre collègue. Devant moi, une des serveuses avance main dans la main avec son compagnon, leurs doigts noués comme une évidence douce, simple, presque banale. Un frisson me traverse : dans mes relations précédentes, marcher main dans la main avait toujours semblé naturel, un geste spontané, une manière de s’ancrer l’un à l’autre. Je me surprends à envier ce geste, à envier cette légèreté, réalisant que ni Zed ni moi n’avons eu ce réflexe. 

Notre lien est là, indéniable, puissant, mais il vit dans les interstices, dans les silences partagés, les regards, les gestes discrets qu’aucun autre ne remarque. J’ai un instant l’élan de tendre la main vers lui, de chercher ce contact-là, de combler cette pulsion.

Malgré nos promenades et nos instants de complicité, cette limite n’a jamais été franchie. Elle paraît bien anodine comparée à tout ce que nous avons partagé, mais je sais que pour Zed, ce genre de démonstration n’a rien d’anodin. Il déteste s’exposer, encore moins donner en public un aperçu de ce qu’il garde sous sa carapace. 

Alors je me contente de marcher près de lui, consciente que ce qui se tisse entre nous n’a rien à voir avec ce que j’observe devant. Eux affichent leur tendresse comme une bannière, nous la gardons comme un secret, enfoui, plus intime que n’importe quelle caresse. Et dans ce décalage, je trouve à la fois une frustration et une force, un paradoxe que je n’arrive pas à résoudre.

Nous quittons les rues éclairées, encore humides de la nuit, pour emprunter le chemin qui longe la côte. La lune étale sa lumière argentée sur l’eau sombre, et chaque vague qui roule contre le rivage semble nous appeler.

Arrivés sur le sable, l’équipe se met en place autour du brasero, dont les flammes crépitent et jettent une lumière chaleureuse sur les visages. Une enceinte diffuse de la musique, juste assez forte pour accompagner les conversations sans les couvrir, tandis que des boissons sont sorties de la glacière et que des gyros sont distribués, emballés dans du papier, faciles à attraper et à déguster assis sur le sable. Peu à peu, les gens se rapprochent, formant un cercle indistinct de voix, de gestes et de rires, où tout le monde semble à l’aise malgré l’absence de hiérarchie ou de plan précis.

Un peu en retrait, j’observe le ballet silencieux, prenant le temps d’enregistrer les visages, les gestes et les premières impressions, tout en sentant cette chaleur collective m’envelopper doucement. Daphnée me rejoint, un sourire tranquille accroché aux lèvres, comme si elle connaissait déjà le rythme à venir.

- Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

- C’est sympa. J’avoue que je ne savais pas trop à quoi m’attendre, même si Jona m’a expliqué dans les grandes lignes.

- C’est assez calme finalement. C’est presque toujours la même chose, mais c’est cool.

- Tu viens souvent ? je lui demande, la voix un peu basse, comme pour ne pas rompre la magie de la nuit.

Elle hoche la tête, amusée.

- Tout le temps. Même si là, je devrai partir un peu tôt. J’ai rendez-vous demain matin. Mais, tu verras, ils sont… vivants, cette équipe. Je reviens tous les ans pour ça. Pour l’ambiance, pour les gens…

Le mouvement d’une ombre me fait relever les yeux. Zed s’approche, calme et attentif, comme toujours, une bière à la main. Son regard me trouve, et un demi-sourire apparaît au coin de ses lèvres.

- Tout va bien ?

J’acquiesce en silence.

- Donne-moi ton sac. Je vais nous installer.

Je le lui tends, et il le pose soigneusement sur le sable avant de déplier une partie de la nappe, créant un petit espace pour nous deux. Je retire mes chaussures et nous nous asseyons côte à côte, le sable légèrement frais sous mes pieds. Je sens la chaleur du brasero danser sur nos visages, la musique et les voix autour créant un brouhaha de fond, mais je me sens à l’abri, proche de lui.

Je cale ma tête sur son épaule, un geste naturel, presque instinctif. Il prend ma main dans la sienne et, dans un mouvement discret et tendre, effleure mes doigts de ses lèvres. Même ici, dans ce cercle vivant de l’équipe, nous avons notre propre petite bulle, douce et discrète. Il repose ma main et continue de discuter avec ses collègues à l’autre bout du brasero.

Une silhouette s’approche : c’est le petit ami de la serveuse que j’avais vue main dans la main plus tôt. Il s’appelle Yannis, ne parle pas français, moi pas grec, mais à l’inverse de sa compagne, il a quelques notions d’anglais. On parvient à échanger quelques phrases, simples et maladroites, mais suffisantes pour que je me sente intégrée, acceptée dans ce petit cercle de proximité et de rires.

Le feu du brasero crépite, projetant des ombres vacillantes sur nos visages, et les voix des autres se mêlent en un brouhaha chaleureux qui enveloppe tout le monde.

- Okay, Best Of time ! annonce une fille.

Un murmure d’excitation parcourt le cercle.

- Best of ? je murmure vers Zed en espérant obtenir des informations.

- Ouais… En gros, y a une catégorie. Chacun raconte sa meilleure anecdote, et le groupe vote. Le gagnant choisit la musique pour les trente prochaines minutes. Et aussi la catégorie Best of pour la prochaine soirée.

- Alexis, you’re the last winner, lance Matteo. What’s your category ?

Le jeune homme joufflu aperçu au bar un peu plus tôt discute avec Jona - sans doute pour la traduction - se lève et annonce :

- Πιο Περίεργη Έκπληξη.

- Okay, Strangest Surprise. Let’s go.

Il raconte son histoire, traduite par Matteo pour les non-initiés à la langue. Il a vu un dauphin nager très près de la plage il y a quelques jours, un moment qui le laisse bouche bée et qui le frustre car personne dans sa famille ne le croit. Les flammes dansent sur son visage pendant qu’il parle. Les rires fusent autour du brasero, et un à un, chacun raconte son étonnement ou sa mésaventure. Je les écoute, fascinée par la diversité de leurs expériences. 

Une serveuse évoque un client excentrique qui veut un cocktail “impérativement sans alcool”… mais avec un peu de rhum. Mateo révèle s’être perdu en ville parce qu’il a été pris dans un dédale de déviations. Zed prend la parole ensuite, rapportant la coïncidence folle de retrouver Daphnée ici, alors qu’ils se connaissaient déjà avant. 

Et puis vient le tour de Jona. Il me fixe un instant et explique :

- One night, out of nowhere, a little lady came asking for a guy. Straight up insulted me when I didn’t obey. I ended up helping her get the man of her dreams. She became a good friend in less than a week.

- No way ! s’esclaffe quelqu’un.

- That’s too farfetched to not be real, proteste une voix.

- I don’t buy it ! renchérit une autre.

- Well, ask her then. She’ll tell you what’s what, ajoute-t-il en nous pointant du doigt Zed et moi.

Je rougis sous le regard amusé et attentif de tout le monde, sentant mes joues chauffer alors que le clin d’œil de Jona me place, un instant, sous les projecteurs. 

- As soon as you knew she came for me, you were in ! intervient Zed en riant. Always trying to fuck with me ! Bastard.

- Always, plaisante Jona en lui envoyant un baiser. But it’s no longer my job. Unless you’re willing to share…, ajoute-t-il à mon intention.

- Never ! It took me long enough.

Je sens Zed se crisper, puis, sans prévenir, il s’incline vers moi et pose un baiser sur mon front, un petit geste possessif qui me donne l’impression d’être à la fois exposée et pourtant protégée. Tout autour, le cercle s’agite encore, les rires se mêlent au crépitement du brasero et aux basses de la musique, mais pour moi le temps se resserre sur ce contact public si précieux.

Les anecdotes s’achèvent dans un éclat de voix. Matteo, fidèle maître de cérémonie, bondit sur ses pieds en agitant les bras.

- Okay, time to vote !

Les mains se lèvent, les rires éclatent, chacun défendant son favori à grands gestes. Le dauphin d’Alexis récolte quelques voix attendries, mais c’est finalement Jona qui l’emporte, porté par sa verve et sa théâtralité. On l’acclame, on hue pour rire, et quelqu’un lui tend une vieille casquette en guise de couronne. Il s’incline comme un roi de fortune, déclenchant un tonnerre d’applaudissements.

Comme convenu, il change la playlist. Elle pulse, plus forte, plus rythmée. Quelques-uns décident que c’est le moment parfait pour courir jusqu’à la mer. Ils quittent le cercle en riant, ôtant leurs chaussures à la volée avant de plonger dans l’eau sombre, leurs silhouettes se découpant sous la lumière de la lune. Des éclaboussures et des cris retentissent, rejoignant le tumulte de la fête.

D’autres sortent des bouteilles de leurs sacs : vodka, gin, rhum… Les goulots passent de main en main, les verres se remplissent et se vident à la hâte, ponctués de toasts improvisés dans toutes les langues. L’alcool réchauffe, délie les langues, ajoute à l’effervescence.

Je me laisse envelopper par cette atmosphère de fête étudiante sans étudiants, où chacun retrouve une part d’insouciance, un élan de liberté simple. La lune éclaire la plage d’une lueur argentée, et les éclats de voix, de musique et de vagues se fondent dans un même rythme, vibrant et vivant.

Un ballon apparaît de nulle part, et Yannis, entraîné par une poignée d’irréductibles, s’élance dans une tentative chaotique de match de foot sur le sable. Ils trébuchent plus qu’ils ne courent, sous les encouragements bruyants des spectateurs hilares.

À côté de moi, Zed se lève pour attraper une autre bière. Je le suis du regard un instant, puis mes yeux se posent sur la plus jeune des serveuses, restée plantée près des flammes, un sourire doux aux lèvres alors qu’elle regarde Yannis foncer derrière le ballon. Je me rapproche d’elle, un peu portée par l’élan du moment, saisissant l’occasion de la connaître un peu mieux.

Je lui adresse un sourire qu’elle me rend, timide mais franc. Après quelques secondes de flottement, je sors mon téléphone et ouvre Google Trad, rejouant l’astuce déjà testée plus tôt dans la journée.

Salut, je m’appelle Maud. Tu travailles ici depuis longtemps ?

J’appuie sur le bouton, et la voix synthétique déclame en grec : Γεια σου, με λένε Μω. Δουλεύεις εδώ καιρό

La serveuse éclate de rire en couvrant sa bouche de sa main, puis prend le téléphone, écrit quelque chose et me le rend. La traduction s’affiche : Moi c’est Eleni. Non. C’est la première année. J’aime bien mais fatigue beaucoup.

Je souris et tape à nouveau : Oui, ça doit être intense, surtout le soir. Tu es étudiante ?

Elle regarde la traduction, répond par un hochement de tête et un sourire timide, puis me tend encore l’écran : J’étudie à Athènes. Ici pour l’argent, mais aussi pour la mer.

Peu importe que la syntaxe soit bancale, que certains mots n’aient aucun sens. Ce jeu maladroit devient un terrain de connivence. Elle me raconte qu’elle n’a que dix-huit ans, qu’elle travaille en espérant mettre de l’argent de côté pour partir voyager. Ses yeux brillent à l’idée des destinations qu’elle aligne, que je devine parfois plus que je ne comprends. Devant moi, je vois presque l’ombre de celle que j’aurais pu être à son âge : extravertie sans en faire trop, sûre d’elle et de ses ambitions, confiante en son avenir.

Tout autour, les rires et la musique résonnent, mais dans ce petit coin éclairé par les flammes, c’est comme si nous avions inventé un langage à nous deux.

- Maud ! Qu’est-ce que tu lui fais ? s’écrie Jona à côté de nous.

Je relève la tête d’un coup. D’abord, je crois qu’il parle de moi et d’Eleni, mais son regard file aussitôt vers Zed et je comprends qu’il est question de notre relation. Une chaleur m’envahit, masquée par la pénombre et les flammes du brasero, pourtant je cherche à désamorcer l’accusation moqueuse : 

- Rien… enfin, je crois.

Je repère la bouteille d’alcool suspendue entre eux, le verre que Zed tient un peu trop près de lui, comme s’il cherchait à s’éloigner. Un détail de notre conversation de cet après-midi me revient en mémoire “On va à la plage... Cédric boit plus qu’il ne rigole, mais au moins il est là.”.

Est-ce que ce soir il se bride à cause de moi ?

Je ne veux pas être rabat-joie malgré moi, alors je reprends, plus calme :

- Zed, te retiens pas pour moi. Profite de ta soirée.

Il fronce les sourcils, esquisse un geste vers moi et un autre vers la bouteille, confirmant mes soupçons.

- Ouais, mais…

- Pas de mais, je le coupe en secouant la tête. Je t’ai dit : je suis bien avec toi. Ne change pas.

- Vedi ? explose Jona, les bras levés comme s’il rendait un verdict. Elle est d’accord ! Et on n’a pas trinqué à vous !

Il se tourne vers moi, toujours aussi théâtral, prêt à remplir mon propre verre.

- Et toi ? Bevi anche, no ?

- Non. Je n’aime pas l’alcool.

Son rire éclate aussitôt, franc, sonore, presque démesuré.

- Tu disais pas ça l’autre soir !

- C’est justement grâce à l’autre soir que je peux dire que je ne suis pas amatrice, je le contredis.

Le souvenir de la brûlure dans mon ventre ne risque pas de s’éteindre de si tôt. Jona s’esclaffe encore plus fort, tête rejetée en arrière.

- Le barman et l’abstinente ! Vous vous êtes bien trouvés ! Va falloir la corrompre, mon pote !

A ma grande surprise, Zed glisse soudain un bras autour de mes épaules et m’attire contre lui. Son geste ferme et tendre m’ancre, comme s’il traçait une frontière invisible autour de nous deux. Sa joue frôle mes cheveux, je sens son souffle chaud, et ses lèvres viennent s’y poser dans un baiser tout sauf discret.

- Pas question. Elle est très bien comme ça.

Mon cœur se gonfle sous cette déclaration, pris entre l’éclat flamboyant de Jona et la force calme de Zed. Son bras reste posé sur moi, ferme et silencieux, un contact inédit. Ce geste de couple me bouleverse plus que n’importe quel baiser. J’ignore s’il ressent la même chose, mais ses muscles trahissent une tension anormale, comme s’il craignait que je m’échappe.

- Bon, trinque au moins avec ton soft ! reprend Jona, infatigable, toujours avide de spectacle. Je veux célébrer ma réussite. L’union de vos âmes !

Il lève son verre comme un officiant sous la lune. Je tends ma bouteille de soda : le tintement clair qui jaillit contre son verre s’élève dans la nuit comme une bulle fragile, se mêlant à la houle, aux rires, aux voix, avant de disparaître dans le vacarme de la fête.

La soirée s’étire autour du feu. Les voix se chevauchent, les mains s’agitent, les flammes éclairent des visages animés. À ma gauche, un jeu de cartes s’improvise ; à ma droite, une serveuse chante faux en riant. Je regarde Zed dériver dans ce tourbillon avec une aisance presque nouvelle, lui qui d’ordinaire garde toujours ses distances.

Son verre semble ne jamais se vider. Je le vois pourtant boire, poser son gobelet et quelques minutes plus tard il est à nouveau plein. Je ne l’ai jamais vu consommer autant, même pas dans les repas de famille où la bière coule à flots, et cette démesure m’étonne presque autant qu’elle m’amuse.

Ses gestes deviennent plus proches, plus attentifs à mesure qu’il enchaîne les verres. Il m’installe entre ses jambes, pose sa tête sur mon épaule, ou glisse une main légère sur mes bras, effleurant ma peau comme pour me retenir près de lui. Ses lèvres effleurent mon cou, mon épaule, dans des baisers discrets mais insistants, qui trahissent sa désinhibition sans jamais devenir brusques. Je suis charmée par cette version tactile, si différente de l’homme toujours si réservé que je connais, comme si l’alcool effaçait ses ombres.

 

Plus tard, je m’éclipse du cercle pour aller tremper mes pieds dans l’eau. La mer est tiède, la lune s’y reflète, et les vagues lèchent mes chevilles dans un rythme hypnotique. Zed me rejoint, un nouveau verre à la main.

- Ça va ?

- Oui. J’avais besoin d’un petit moment à l’écart. Je reviens tout de suite.

- Mais tu passes un bon moment ?

- Absolument. Je n’avais jamais été à la mer de nuit. C’est magnifique.

Il m’attire d’un coup, se penche et m’embrasse. Ce n’est pas un baiser timide : ses lèvres trouvent les miennes avec une assurance inhabituelle. Je me laisse faire, touchée par sa hardiesse, mais à peine le contact établi, une grimace m’échappe. L’alcool brûle sur sa langue, lourd et amer, étranger à tout ce que j’associe à lui. Je romps le baiser malgré moi.

- Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il, inquiet.

- T’as goût… de je sais pas quoi, mais c’est horrible.

- Tu ne veux plus m’embrasser ?

Plus que de l’inquiétude, c’est une profonde tristesse, presque excessive, qui transpire dans sa voix et sur son visage.

- Non. Ça ne me gêne pas à ce point là.

Sur la pointe des pieds, je viens poser mes lèvres sur les siennes dans un baiser plus chaste que le sien. Il soupire, me serre contre lui et me couvre de baisers tendres et enfantins, dépouillé de cette barrière qu’il dresse entre lui et le monde.

Sa candeur ne dure pas. Ses mains deviennent plus pressantes, glissant le long de mes bras, autour de ma taille, puis sur mes hanches, me rapprochant toujours plus. Son souffle chaud m’enveloppe, son parfum me parvient en vagues et je frémis sous chaque contact. Ses lèvres descendent sur mon cou, mes épaules, insistantes, affamées, comme s’il voulait me dévorer sur place. 

Je me presse un peu contre lui, répondant à chacun de ses gestes, ma respiration se fait plus rapide. Son excitation monte d’un cran, amplifiant l’urgence de chaque pression. Sa bouche cherche la mienne et je sens mon corps se tendre, vibrant, prêt à céder à ce besoin palpable. Un frisson me traverse, et mon propre désir grandit, j'enfonce mes doigts dans ses cheveux…

- Get a room ! hurle Jona, hilare, à l’autre bout de la plage.

Je me fige, le rouge me monte aux joues. Zed grogne, prêt à répliquer, mais je le retiens d’une main sur son bras. Il me regarde, possessif comme jamais, et dicte :

- On rentre. Maintenant.

- On doit récupérer nos affaires, je proteste. Viens.

Nous retournons vers le cercle et les rires fusent, certains nous lancent des regards complices, d’autres des sourires goguenards. Je remballe nos serviettes, mais ma gêne m’oblige à trouver une autre explication à notre départ que la scène à laquelle ils viennent d’assister :

- On va rentrer, il est tard.

- Et pourtant, quelque chose me dit que vous êtes pas prêts de dormir…, plaisante Jona, lui aussi un peu éméché.

- Ça suffit ! je glousse sans pouvoir m’en empêcher.

Zed m’attend à quelques mètres, immobile et silencieux, l’impatience crispant ses épaules. J’arrive à sa hauteur, il passe à nouveau son bras autour de mon cou et je me sens fondre. Lorsque nous quittons la plage, j’entends encore les éclats de rire derrière nous et je retiens un sourire. J’ai passé une excellente soirée, même avec l’intervention finale et exubérante de Jona.

 

***

 

À peine la porte fermée, Zed me plaque contre lui, ses mains encerclant mes hanches, et je me retrouve coincée contre son torse chaud. Je glousse, un peu surprise, incapable de me départir du sourire qui monte sur mes lèvres. Sa présence est imposante, il me serre d’une autorité indiscutable, et je sais que je ne pourrais m’échapper même si je voulais.

J’accueille sa passion, savourant la chaleur de son corps, la tension de ses muscles, ce parfum de soleil et de miel qui lui colle à la peau. Il embrasse mon cou avec insistance, dominateur mais pas brutal, et je m’amuse de la divergence de nos états d’esprit.

Ses mains cherchent le bas de mon débardeur et me le retirent. Il parcourt ma peau avec une précision quasi religieuse et je laisse échapper un rire étouffé, à moitié amusée, à moitié excitée par sa manière de mêler passion et révérence. Ses baisers descendent sur mon cou, mes épaules, remontent à mes joues...

Je ne rends rien, je me contente de respirer, de sentir, de me laisser happer par son ardeur, partagée entre plaisir et admiration. Il poursuit son exploration, ôtant mes vêtements un par un, me laissant nue sous son regard, chargé de désir, de tendresse et d’adoration. Un mélange parfait qui fait frissonner tout mon corps.

Lorsqu’il se remet debout, il m’attire à lui, si impérieux que je sais qu’il veut aller plus loin sans tarder. Je me dégage, reste hors d’atteinte et souffle :

- On est plein de sel et de sable… Pas de sexe avant la douche.

- Hum… Dépêche-toi, grogne-t-il frustré mais obéissant.

Je pénètre dans la salle de bain et me faufile sous la douche. L’eau ruisselle sur ma peau en longs frissons brûlants. Mes muscles sont lourds, engourdis par la fatigue, bercés par le clapotis régulier du jet contre mes épaules. Mes paupières sont mi-closes. Je me laisse fondre sous la chaleur, offerte à ce silence tiède, au parfum du savon sur mes bras, à cette langueur qui ne demande qu’à s’étirer encore.

Je ne l’ai pas entendu entrer, mais je sens soudain Zed dans mon dos - sa chaleur derrière moi, son souffle qui se mêlent à la vapeur, son odeur décuplée dans la moiteur de la pièce. Ses larges paumes épousent mes courbes avec une lenteur qui contraste avec sa précipitation dans l’entrée. Son bassin se presse contre mes fesses et je ne peux ignorer la tension dure qui s’y dresse - une évidence que je connaissais déjà, mais qui me fait sourire malgré moi.

Sa bouche s’approche de mon cou, et son souffle — plus encore que le baiser qui suit — m’arrache un frisson. Ses doigts contournent mes seins, distillent des caresses juste assez proches pour me faire réagir. Je ferme les yeux, incline la tête en arrière, contre son épaule. Quand ses pouces effleurent mes tétons, je murmure, captivée :

- Zed… Qu’est-ce que tu fais ?

J’entends son sourire contre ma peau.

- T’as dit pas de sexe avant la douche…

Il marque une pause, ses mains cajolant ma poitrine, comme s’il attendait que les mots fassent leur chemin jusqu’à moi.

- Mais t’as rien dit pour pendant

Il se cale contre moi, son torse plaqué à mes omoplates, sa chaleur qui engloutit tout, son souffle qui roule dans ma nuque. Ses lèvres picorent ma peau, maladroites, glissant de ma tempe à mon épaule, comme s’il voulait m’embrasser partout à la fois, me posséder par touches éparses. Chaque baiser laisse une trace humide que l’eau efface aussitôt, et pourtant je les sens brûler, incrustés dans ma chair.

Puis soudain, son élan bascule. Il me retourne d’un geste brusque, presque trop rapide, et mon dos vient heurter le carrelage froid. Le contraste est violent, et pourtant je n’y lis rien d’autre que son désir impatient, trop plein pour se contenir. Il m’écrase de sa chaleur, fébrile, et, loin de me heurter, cette hâte m’attendrit, rend son désir plus nu, plus vrai.

Son front se pose contre le mien, et je sens qu’il retient sa respiration, comme s’il luttait contre lui-même. Ses yeux brûlent, ses lèvres hésitent, et je devine qu’il croit devoir se retenir, qu’il doit m’épargner. Je passe mes doigts dans ses cheveux, l’incitant à se lâcher, sans un mot. Je le veux, lui, entier, sans filtres, sans retenue.

Il fond sur moi comme un assoiffé et mon corps répond aussitôt. Je savoure la lenteur de ses gestes malgré l’impatience qui tremble dans ses mouvements. Chaque baiser qu’il dépose sur ma peau me transperce, comme si j’étais au centre d’un monde qui ne tournerait que pour nous deux. Je me perds dans la sensation de ses lèvres qui explorent mes épaules, mes bras, descendent sur ma poitrine…

Lorsqu’il s’agenouille, je sens un mélange de tendresse et d’excitation me traverser. L’eau ruisselle sur nos corps, accentuant chaque contact, chaque frôlement. Sa bouche capture mes seins avec une intensité qui me laisse haletante. Je ferme les yeux, inclinant la tête en arrière, et je me laisse envahir par la sensation, par ce vertige délicieux qui me rend légère et lourde à la fois.

- … seul qui te fait…, marmonne-t-il entre mes seins.

Quoi ?

Ses yeux se plantent dans les miens.

- Dis-moi que tu me veux. Dis-moi que tu me veux… même avec l’alcool, ajoute-t-il en baissant le regard et en se blottissant contre moi.

Je sursaute à peine, prise de court par cette vulnérabilité dans son assurance, cette faille qu’il laisse paraître juste pour moi. J’ai déjà dit que je l’embrasserais même avec ce goût que je n’aime pas. Mes doigts serrent un peu plus ses cheveux, je me penche contre lui, et mon cœur se serre d’émotion.

Est-ce que c’est pour ça qu’il ne m’a pas embrassée jusqu’à maintenant ?

- Bien sûr que oui.

- Dis-le quand même, implore-t-il.

- Je te veux. Même avec l’alcool.

Il s’abaisse encore, ses lèvres et sa langue se promènent sur mon ventre, puis sur mes cuisses. Un frisson remonte le long de ma nuque, mon souffle se coupe, mes jambes s’écartent d’elles-mêmes.

- … à moi ! gronde-t-il.

Ses doigts se faufilent sur mon sexe, entre mes lèvres. La chaleur qui monte de mes reins s’enroule autour de moi comme un feu doux et puissant. Son pouce effleure juste ce qu’il faut, et je retiens un souffle plus fort, presque un murmure que je n’ose pas prononcer. 

Je me tends, vibrante de désir, sans rien perdre de ma lucidité : c’est plus que le simple contact physique, c’est lui, Zed, tout entier, qui se perd en moi. Le fait qu’il me désire à ce point, qu’il se perde dans ma peau, dans mes courbes, dans cet état de vulnérabilité me rend folle de lui. Mon corps se tend, se détend, se laisse traverser par ce plaisir diffus qui commence dans ma tête et descend jusque dans mes orteils. 

Je me fonds dans cette sensation, dans la manière dont il prend soin de moi tout en me dévorant du regard. Chaque mouvement, chaque pression, chaque frisson qui me parcourt est un rappel que je suis désirée, sacrée, adorée, et que je le veux autant que lui me veut.

- Tu sais pas ce que tu me fais…, murmure-t-il.

Sa voix basse, éraillée, se perdant dans la vapeur et contre ma peau. Je n’en saisis que des bribes, un souffle, des syllabes brisées par l’eau qui martèle le carrelage. Je n’entends pas clairement, mais je ressens sa fougue, son besoin de moi, et c’est suffisant pour me faire chavirer.

Il descend encore, s’installe entre mes cuisses, sa langue s’insinue, caresse, explore, avec une lenteur d’abord insoutenable, puis une précision affolante. Je me sens happée, comme si chaque fibre de mon corps était reliée à sa bouche. Je bascule la tête en arrière, un gémissement m’échappe, incontrôlable. 

Ses doigts se joignent à sa bouche, s’avancent en moi comme en terrain conquis, comme une évidence, patient d’abord, puis plus pressant, plus assuré, jusqu’à ce que je perde toute notion de retenue. Un, puis deux, qui m’envahissent et s’accordent au rythme de sa bouche, comme s’il avait appris par cœur la musique secrète de mon corps. Tout est trop précis, trop parfait : chaque effleurement, chaque pression semble dessiné pour moi seule.

Le plaisir enfle, gonfle, me déchire presque tant il est puissant, et soudain je bascule, incapable de lutter davantage. Un cri m’échappe, rauque, étranglé, et mon corps se cambre sous lui, arqué comme un arc trop tendu. Je jouis, emportée par une secousse qui me traverse des reins jusqu’à la gorge, une onde brûlante qui saccage mes forces et m’arrache à moi-même.

Je halète, les jambes tremblantes, le ventre encore secoué de spasmes. L’air me manque, mais il ne me laisse aucun répit. Sa bouche continue, ses doigts aussi, implacables, possédés, comme s’il voulait me vider jusqu’à la dernière goutte de plaisir. Ma peau est hypersensible, la brûlure du plaisir devient presque douloureuse, trop vive, trop forte pour être contenue. Je gémis, haletante, proteste d’une voix plaintive :

- Zed… C’est trop…

Je tente de le repousser, mes mains pressent sa tête, mais déjà mes forces me trahissent. Ce qu’il fait est trop bon, trop juste, trop précis. Là où je croyais atteindre la limite, il m’arrache à nouveau des frissons qui s’entrechoquent et se mêlent, m’ouvrant encore plus au plaisir. Ma résistance se dissout, balayée par la maîtrise qu’il a de mon corps. Mes soupirs se transforment en gémissements rauques, mes cuisses s’écartent d’instinct. 

Je me perds dans ce qu’il m’impose. Ce n’est plus moi qui décide, ce n’est plus mon corps, mais le sien, son souffle, sa bouche, ses mains qui orchestrent tout. Je n’ai plus qu’à céder, à m’abandonner. Mes pensées éclatent, disloquées, il ne reste que la sensation brute, écrasante, d’être consumée par lui. Mon corps entier se tend vers lui, comme s’il était devenu ma seule respiration possible.

Une seconde vague monte, plus violente que la première, et je comprends que je ne peux rien contre elle. Je tremble de partout, secouée, vidée et pleine à la fois, perdue dans un océan de sensations trop fortes pour être contenues. Et d’un coup, mon corps se cambre, s’arqueboute, offert malgré moi. Le cri qui s’arrache de ma gorge n’a plus rien d’humain. Une deuxième jouissance m’explose au ventre, fulgurante, infinie. Le plaisir me broie, me traverse, me soulève hors de moi-même. Mes doigts s’agrippent à ses cheveux, ultime ancrage dans ce déluge de plaisir, tandis que je me défais contre ses lèvres.

Quand enfin la tempête retombe, je reste suspendue, tremblante, le dos collé au carrelage tiède, l’eau glissant sur ma peau. Ma respiration haletante se mêle au martèlement régulier de la douche, et chaque goutte me paraît trop vive, comme si mes nerfs étaient encore à nu.

Je baisse les yeux, et je le découvre toujours là, agenouillé devant moi. Lui, si massif, si indomptable, réduit à ce geste d’abandon et de ferveur qui me bouleverse plus encore que la jouissance qu’il vient de m’arracher. Les cheveux plaqués par l’eau, ses yeux sont rivés sur moi. Dans ce regard, il n’y a pas que l’orgueil de m’avoir faite jouir deux fois, il y a la possessivité, la tendresse, la fureur, tout ce qui le rend insensé et irrésistible. 

Je reste quelques secondes sans voix, cherchant mes mots, voulant tout à la fois le gronder et le serrer contre moi. Et soudain, je comprends ce qu’il a voulu dire cet après-midi quand il hésitait entre me passer un savon et m’embrasser. Un sourire tremblant fend mes lèvres, et dans un souffle où perce encore le vertige, je murmure ses termes exacts :

- T’es… complètement fou !

Un infime sourire effleure sa bouche, presque invisible, comme une lueur fragile qui se glisse entre ses lèvres sans vraiment éclore. 

Il prend son temps pour se redresser, cajolant mes cuisses, mon ventre, mes seins… Son corps s’impose à nouveau tout contre le mien, puissant, brûlant malgré la douche. L’eau ruisselle sur ses épaules, dévalant les lignes de ses muscles, et pour la première fois, je mesure combien je parais minuscule, fragile, face à lui.

Ses lèvres trouvent les miennes, avides, presque désespérées. Je sens toute son urgence, ce besoin brutal qui le traverse et qui me submerge. Cette fois, je n’essaie plus de le freiner, je réponds à son ardeur avec la même avidité, mes mains glissant le long de son dos, m’accrochant à lui comme pour ne jamais le lâcher.

- Dis-moi que t’as besoin de moi…, marmonne-t-il. Que tu ne veux que moi…

- Je ne veux que toi, Zed.

Nos corps se pressent, se cherchent, chaque contact est une confirmation. Il me soulève, me plaque encore plus au carrelage. 

- Laisse-moi te faire l’amour, chuchote-t-il à mon oreille. Sois à moi !

Je sens sa dureté contre mon ventre, son bassin qui se plaque au mien, et je prends conscience d’une chose essentielle.

De toutes mes relations, Zed est celui qui s’occupe le plus de moi. Jusqu’à lui, je mettais toujours le plaisir de mon partenaire avant le mien, presque par réflexe, appris trop tôt, dans la violence et les larmes.

Bien sûr, certains de mes ex prenaient le temps de me donner du plaisir, mais bien après le leur — s’ils y pensaient. La grande majorité ne s’y intéressait même pas. Zed, lui, ne cherche pas à se rassasier d’abord : mon désir et mon plaisir comptent autant à ses yeux — si ce n’est plus — que le sien. 

Cette façon de me donner, de me chérir à travers chaque geste, chaque caresse, chaque baiser, bouscule toutes mes certitudes. Pour la première fois, je me sens sur un pied d’égalité, désirée et pas seulement utilisée. Et rien que pour ça, je me fonds un peu plus dans sa chaleur, dans son élan, dans ce vertige délicieux où il n’y a plus que nous deux.

Je m’accroche à lui, mes jambes serrées autour de sa taille, mes bras noués à sa nuque. Dans cette posture, je reconnais aussitôt la position esquissée ce soir-là, chez ses parents — cette première fois qui n’a jamais eu lieu.

Ce soir, son visage se niche dans le creux de mon cou, comme s’il voulait disparaître en moi. Sa respiration heurte ma peau, haletante, et il me serre comme si c’était lui qui allait tomber s’il me lâchait.

Quand il me pénètre, un gémissement m’échappe, brut, arraché à mes entrailles. Ses mouvements, d’abord hésitants, gagnent en profondeur, en assurance, mais il ne relève jamais la tête. Chaque poussée m’ouvre, m’emplit, rallume sous ma peau une ivresse à laquelle je n’oppose aucune résistance. Je me cramponne à ses épaules, incapable de contenir le feu qui me traverse, comme si son rythme se confondait avec mes propres battements. 

- … moi… jamais assez… reste… te lâcher…

Ses mots se brisent contre ma gorge, décousus, à peine cohérents, étranglés entre ses gémissements. Un milliard de papillons s’éveillent dans mon ventre et jusque dans mes cuisses. J’ignore ce qui me bouleverse le plus : la lenteur de ses gestes, ou cette façon de m’attacher à lui par ses murmures étouffés, maladroits, brûlants. Chaque vibration de son souffle, chaque secousse de son corps, résonne dans le mien jusqu’à m’ôter la raison.

Je me sens fragile, minuscule, et pourtant toute puissante, consumée par ce lien invisible mais immuable entre nous. Ses poussées lentes me traversent, ses bras me bercent autant qu’ils me possèdent, et mes jambes crispées autour de ses hanches se resserrent malgré moi, comme si je voulais le garder enfoncé toujours plus profond.

Ça n’a rien à voir avec nos autres étreintes. D’ordinaire, il m’impose son rythme, sa fougue, sa force brute, me domine d’une ardeur presque sauvage. Mais là, tout est différent : il ne cherche pas à écraser ma bouche sous la sienne, il ne me plaque pas avec violence. Il reste enfoui dans mon cou, blotti contre moi, et son corps tout entier me presse, me caresse, m’envahit avec une douceur fiévreuse.

Cette douceur-là m’ébranle plus que sa force, parce qu’il ne me réclame pas dans l’autorité, il m’enchaîne dans la vulnérabilité — et cette fragilité-là est encore plus intense, plus bouleversante que tous ses élans de puissance. Tout mon corps est en extase. Je m’ouvre à lui avec une avidité nouvelle, mes sens s’embrasent, mon ventre se tend et se relâche au rythme de ses va-et-vient.

Ses murmures se mêlent au fracas de l’eau, ses lèvres tremblent contre ma gorge, ses doigts s’ancrent dans mes hanches pour me garder arrimée à lui. Peu à peu, ses secousses se font plus profondes, plus désordonnées, son souffle change de cadence, se brise par à-coups, tourne au grognement. Ces signes-là, je les connais, je les attends, je les reconnaîtrais entre mille : il est au bord de l’orgasme.

Et soudain, son corps se raidit tout entier, plaqué contre le mien comme s’il cherchait à s’y fondre, puis un grondement sourd lui échappe, résonne contre mon cou et vibre jusque dans mes os. Ses bras se resserrent encore plus autour de moi, désespérés, comme si chaque secousse allait l’emporter loin et qu’il ne pouvait se retenir qu’en s’accrochant à moi de toutes ses forces.

Je ferme les yeux, submergée par la façon dont il se donne, entier, sans défense. Son plaisir m’inonde presque autant que le mien, et je reste suspendue à ses tremblements, à ses râles, à la chaleur brûlante qu’il déverse en moi.

Il reste collé contre moi, toujours haletant, et ses lèvres se mettent à courir sur tout ce qu’elles trouvent : mon cou, mon menton, mes joues, mes tempes, jusqu’à mon nez où il dépose un baiser maladroit. Sa bouche revient effleurer ma gorge, comme s’il voulait m’aspirer toute entière. Ses mains glissent dans mon dos, me maintiennent contre lui quelques secondes, puis il me repose enfin, avec une délicatesse infinie, sans jamais cesser de parsemer ma peau de baisers.

Il attrape ma main, l’amène à lui, et ses lèvres remontent du bout de mes doigts jusqu’à mon épaule, laissant derrière elles une traînée de frissons.

- Zed…, je souffle, à moitié attendrie, à moitié moqueuse. C’est pas comme ça que tu vas te laver.

Un marmonnement se faufile à mon oreille, étouffé contre ma peau :

- M’en fous.

Il ronchonne encore quelque chose que je ne parviens pas à saisir avant qu’il ne m’attire de nouveau contre lui pour reprendre son ballet de baisers.

Je finis par saisir le savon, mais chaque fois que j’essaie de frotter, il trouve le moyen de m’interrompre : il colle son torse au mien, emprisonne mes mains entre les siennes, ou bien attrape l’une d’elles pour la plaquer contre sa joue et l’y retenir le temps d’un baiser. Même la mousse glissant sur sa peau devient prétexte à me capturer, à m’attacher à lui d’une façon ou d’une autre. Alors je lave comme je peux, entre deux caresses volées et ses lèvres obstinées qui se perdent dans mon cou, me contentant d’une toilette sommaire car certaines zones demeurent hors d’atteinte.

- Allez, je souffle enfin, l’eau commence à devenir froide… il faut qu’on sorte se sécher.

Il geint, secoue la tête, accroché à moi comme un enfant à sa peluche.

- Pas envie… reste là…, souffle-t-il, presque plaintif.

Je souris malgré moi. Ce ton suppliant, inédit, me fait chavirer, mais je sais que si je cède, on finira gelés dans cette douche. Alors je tente un compromis :

- Écoute. On sort, on se sèche… et je te promets, je reste collée contre toi dans le lit.

Un silence, puis son visage perdu dans mes cheveux acquiesce, résigné. Je l’entraîne hors de la douche, et on se sèche tant bien que mal, même si lui prend trois fois plus de temps que moi, occupé à me happer de baisers dès que je passe à sa portée.

Je profite qu’il se sèche les cheveux pour quitter la pièce, ma serviette enroulée autour de moi. Je saisis mon téléphone : un message de Jona.

Merci d’être venue. J’espère que tu as passé une bonne soirée. Fais-le boire de l’eau ! Et manger quelque chose de consistant. Il te remerciera demain. ;)

La silhouette de Zed se découpe soudain dans la lumière de la salle de bain. Il est encore humide, les cheveux en bataille, une ombre dans le regard.

- Pourquoi t’es partie ? T’as dit que tu restais…

Je soupire, mi-amusée, mi-désarmée.

Il doit être plus alcoolisé que ce que je pensais…

Alors, encore une fois, je négocie, douce mais ferme :

- Je reste. Je dors même nue contre toi si tu bois un litre d’eau, et que tu manges quelque chose.

Ses yeux s’écarquillent, comme si l’idée venait de le transpercer, puis un sourire un peu vague étire sa bouche.

- Deal…

Je vais chercher une bouteille et ce qu’il reste sur la table : un morceau de pita un peu sec et quelques cubes de feta. À peine je les lui tends qu’il s’en empare et s’exécute aussitôt, avalant tout avec une urgence presque ridicule, comme s’il craignait que je me rétracte si ce n’était pas fait. L’eau dégringole dans sa gorge en longues gorgées bruyantes, et je le regarde, fascinée et un peu inquiète, à deux doigts de lui dire de ralentir. 

En moins de deux minutes, il a fini, repose tout d’un geste sec et revient aussitôt m’encercler de ses bras..

- Voilà… Maintenant viens, murmure-t-il contre ma peau, impatient, comme s’il n’avait pas déjà passé ces dernières heures greffé à moi.

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