Chapitre 32
Une main me cloue au sol. Mon bras tordu dans mon dos me fait grincer des dents. Non. C’est plus que mon bras : tout mon corps crie, tendu, broyé, sali. Mais j’encaisse en silence. J'ai appris à ne plus lutter contre ses assauts depuis longtemps. Je finis juste par avoir encore plus mal.
En face, mes parents. Ma mère clique sur son clavier, absorbée par son jeu de cartes. Elle est assise sur le dos de mon père, à quatre pattes sous elle. Ils lèvent parfois les yeux, puis les détournent aussitôt. Comme si je n’étais pas là. Comme si ça n’arrivait pas.
Et puis la voix de mon frère s’élève derrière moi :
- Tu sais que tout est de ta faute. Que tu dois m’aimer deux fois plus maintenant !
Je sais bien qu’il me provoque. Il veut une réaction. Ça l'excite de me voir me débattre. Mais je me replie dans ma tête. Loin. Là où il ne peut pas m’atteindre.
- Allez, Maddie… Tu peux faire mieux que ça.
Je déteste ce surnom. Je le hais, lui, encore plus. Mon regard me trahit. Il le voit. Et son visage se tord d’une rage euphorique. Ses yeux m’accusent, me somment de me soumettre.
- Tu veux jouer les dures ? Tu sais pas encore qu’il y a des conséquences ?
Sa main se referme sur mes cheveux. Il me force à lever la tête.
- Clara est partie à cause de toi. Soufre comme elle a souffert.
Ses mots frappent, coupent. La honte m’envahit, la peur me ronge. Puis il me jette en avant. Mon visage s’écrase dans l’oreiller. L’instinct de survie reprend le dessus. J’agite bras et jambes comme je peux. Je respire à peine. Son rire claque derrière moi.
- Faut assumer ses fautes !
Je me débats dans un brouillard de peur et de cris muselés. Le tissu m’étouffe, avale mes cris. J’ai mal partout. J’attends l’odeur rance du coussin. Le goût amer de la sueur et de la poussière. Comme toujours. Comme d’habitude. Mais non. Cette fois, ce n’est pas ça. C’est chaud. C’est doux. Boisé. Sucré. Solaire. Un parfum qui me rassure. D’une personne qui m’apaise. Mon cœur rate un battement. Ce n’est pas possible.
“Un détail qui prouve que c’est pas réel.”
Sa voix résonne dans ma tête, claire, tenace. La logique revient. À cette époque-là, il n’existait même pas dans ma vie. Son odeur ne peut pas être là. Sauf si…
Et soudain, le cauchemar se fissure.
Mes yeux papillonnent dans la pénombre, mon nez est enfoui dans l’oreiller de Zed. Je tremble encore, mes muscles endoloris par l’intensité du rêve, mais je suis éveillée. Pour la première fois depuis longtemps, je sens un fragment de contrôle sur ce que je vis. L’émotion me sert la gorge : j’ai mis fin au cauchemar.
J’ai envie de le réveiller, de lui dire que ses mots m’ont sauvée, que c’est grâce à lui que j’ai réussi à reprendre le contrôle, mais quand je tourne la tête, je le trouve endormi. Son visage est détendu, presque méconnaissable sans son éternel éclat malicieux. J’aime croire que c’est parce que ses yeux sont fermés, eux qui trahissent toujours toutes ses émotions.
Je n’ai pas le cœur d’interrompre ce calme fragile, alors je me glisse contre lui, la joue posée sur sa poitrine et je laisse le sommeil m’emporter à nouveau.
***
Un mouvement me tire du sommeil et je prends conscience que je suis toujours blottie contre lui, nue, son bras m’entourant comme si j’étais à ma place. Mon visage repose contre sa peau chaude, ma jambe enroulée autour de ses hanches, et la simplicité de cette intimité me bouleverse.
C’est la première fois que je me réveille ainsi, dans cette étreinte qui semble aller de soi, la première fois que je découvre ce bonheur brut, presque sauvage, et pourtant d’une tendresse infinie. Un sourire m’échappe avant même que mes paupières ne s’ouvrent tout à fait.
Je relève à peine les yeux vers lui et je souffle, encore engourdie :
- Salut…
Il tarde à répondre, puis finit par lâcher :
- Hier soir… J’ai rien fait de bizarre ?
Je pouffe, secouée d’un petit éclat de rire. Ce qu’il appelle “bizarre” ressemblait pour moi à un rêve éveillé.
- Pas vraiment. T’étais un peu… joyeux disons. Tout tendre. C’était trop mignon.
Je le dis sur le ton de la taquinerie, un sourire accroché aux lèvres, mais au fond je le pense. Zed garde d’ordinaire ses élans verrouillés derrière ses silences, alors qu’hier il m’a offert une version de lui inédite : plus tendre, plus possessif, presque dévoué. Pourtant, au lieu de sourire avec moi, il se fige et son regard se voile.
- Tout va bien ?
- Est-ce que j’ai … Enfin, est-ce qu’on a… ? bredouille-t-il. Il s’est passé quoi ?
Le sens de sa question met un instant à m’atteindre, puis l’angoisse me tombe dessus comme une pierre.
- Tu ne te rappelles pas ?
- Non. Enfin… pas tout.
La honte me submerge d’un coup, brûlante, suffocante. S’il ne se rappelle pas… est-ce que j’ai franchi une ligne sans m’en rendre compte ? Je détourne le regard, incapable de soutenir le sien, mes mains tremblent. Le mot me lacère la gorge avant de s’échapper, trop lourd pour être retenu :
- T’as pris les rênes, alors… j’avais pas réalisé…, je bafouille à mon tour, que je te forçais… Je suis désolée.
- Tu fais quoi, 1m30 ? raille-t-il. Si quelqu’un risque d’être forcé ici, c’est pas moi.
Le temps s’arrête. Sa phrase résonne comme une gifle, non parce qu’il voulait me blesser, mais parce qu’il dit vrai. Je suis minuscule, ridicule de faiblesse, et le cauchemar de cette nuit me revient. Malgré mes années d’entraînements, je ne suis pas à la hauteur, je ne ferai jamais le poids. Cette constatation me laisse un goût amer dans la bouche.
Il attrape ma main et embrasse un par un chacun de mes doigts, ses yeux assombris par un regret visible. Même si le geste m’apaise, je déteste que ma vulnérabilité ait été si perceptible.
- Désolé, c’était nul. Tu ne m’as pas forcé. J’avais envie de toi. Ça je m’en rappelle.
- Tu es sûr ? Parce que… j’ai pas envie…
Les pensées s’entrechoquent dans ma tête – de devenir comme lui… de t’imposer ce que j’ai subi… de faire de toi une victime – mais je n’arrive pas à les dire. Je me cramponne à une formule plus supportable, presque dérisoire :
- … d’être ce genre de personne.
- Je suis sûr. Tu me forceras jamais à rien. C’est juste pour toi. Si tu sens que je suis pas avec toi… que c’est pas le moment… dis-le, ok ? Moi non plus, je ne veux pas être ce genre de personne.
Mes doigts glissent sur sa joue, timides, dans une tentative tout aussi maladroite que la sienne de chasser la peur que je lis dans ses yeux. Après le dérapage de l’autre soir, il ne fera jamais rien qui puisse me faire du mal.
- Je te le dirai, je promets. Mais hier soir… j’avais pas envie de te dire stop. Pas une seule seconde.
Je retiens mon souffle, émue, avant de me lover à nouveau contre lui, plus petite encore, comme pour disparaître dans son étreinte. Ses bras se referment aussitôt autour de moi et ses lèvres effleurent mes cheveux dans un baiser délicat et une idée me traverse l’esprit :
- Au fait, comment tu te sens ? Physiquement je veux dire ? Jona m’a dit de te donner de l’eau et quelque chose à manger hier mais je ne sais pas si ça a suffit.
- Ça va. T’as bien fait.
Cette dernière phrase me réchauffe : j’ai bien agi au moins sur ce point. Les yeux clos, je me laisse bercer par la caresse de ses doigts qui dessinent de lentes arabesques le long de mes reins.
- Tu veux faire quoi ? demande-t-il tout à coup.
- Honnêtement ? Rester comme ça toute la journée à me faire câliner… Mais j’ai toujours pas réussi à me cloner alors il va falloir que je me lève et que je bosse.
Un souffle amusé roule dans sa poitrine.
- Il m’en faudrait un aussi. Mais je pense qu’il lui faudrait aussi son propre clone. On en finirait jamais.
Je ris, mon front toujours appuyé contre sa peau. Son humour à contretemps me fait l’effet d’un baume, dissipant le malaise qui planait encore un peu entre nous. L’idée de me fondre dans ses bras et de reporter mon travail me traverse, douce et tentante… mais ma conscience professionnelle me donne la force de bouger.
L’air frais de la chambre me fait frissonner, contraste brutal avec la chaleur de son corps. Je fouille l’armoire à la recherche de sous-vêtements propres. Je sens son regard suivre chacun de mes gestes, lourd d’une évidence muette. Il lance, d’un ton faussement indolent, une invitation à revenir dans le lit — que je reconnais sans peine pour ce qu’elle est vraiment.
Un sourire me traverse malgré moi, entre attendrissement et amusement. Si je l’écoutais, je céderais volontiers à la tentation. Mes jambes me portent pourtant vers le salon, guidées par la petite voix qui me rappelle mes devoirs.
Je jette un oeil à l’horloge : presque onze heure trente. Il est plus que temps que je m’active. Je récupère mon short en jean et le débardeur rose sur l’étendoir, puis repasse dans la chambre chercher mon PC. Zed est toujours au lit, nu, accoudé contre l’oreiller, l’air à la fois nonchalant et songeur. Son regard accroche le mien, toujours un peu distrait mais plus taquin :
- C’est le moment où je dois me lever pour te nourrir ?
- T’es pas obligé. Je peux me débrouiller ou même ne pas manger.
Ses sourcils se froncent à peine, minuscule pli qui trahit une contrariété muette, comme si l’idée que je saute un repas l’agaçait. Sans un mot, il se lève et se précipite vers moi. Ses mains encadrent mon visage, et le froid de son anneau me traverse, ajoutant une pointe d’intensité à son geste.
- Je m’habille, je m’y mets et tu manges, assène-t-il d’un ton qui ne tolère aucun refus.
- Ok, je souffle, prise de court.
Il m’embrasse, se tourne vers la penderie et enfile un boxer et un jogging en un seul mouvement. En passant devant moi, il me vole un second baiser tout aussi rapide, les traits sérieux, et quitte la chambre. Je reste un instant interdite, émerveillée et amusée, encore suspendue à son passage.
Les bruits de la cuisine me parviennent, et chacun s’imprime dans ma mémoire : le claquement d’une coquille qu’on brise, le chuintement d’un œuf qui se répand dans la poêle, le crépitement léger qui emplit l’air. À tout cela se mêle une odeur tiède et salée, et je me surprends à sourire de ce matin qui se déroule, comme celui de n’importe quel couple.
Je m’installe sur le canapé, dépose mon PC sur la table basse et l’allume. L’écran s’illumine et me renvoie mon reflet, un peu flou, cheveux ébouriffés, pommettes encore rougies par le sommeil et ses étreintes.
Ma boîte mail ne contient aucun nouveau mail. J’ouvre mes dossiers en cours et poursuis la traduction du roman.
Après quelques minutes, un froissement attire mon attention et je relève la tête. Zed apparaît, silhouette souple dans son jogging, torse nu, tenant deux assiettes. La vapeur qui s’élève de l’omelette et des légumes poêlés se mêle à son odeur familière et je me sens fondre avant même qu’il ait déposé le plat devant moi.
Sans réfléchir, je referme la page du manuscrit et ouvre YouTube, un geste ordinaire, presque mécanique, mais qui prend une densité nouvelle parce qu’il est partagé.
La première vidéo démarre, frivole, absurde, et le salon se remplit de voix et de couleurs étrangères. Nous mangeons là, côte à côte, nos assiettes posées sur nos genoux, et l’ordinaire se teinte d’une légèreté inattendue. Je l’entends rire à mes côtés, et je sens le mien se mêler au sien, maladroit, presque enfantin. Je me surprends à penser que rien n’a besoin d’être compliqué, que le monde pourrait se réduire à ce canapé, à cet écran, à cette omelette, à la chaleur de son épaule frôlant la mienne.
Et soudain, une pop-up familière surgit dans le coin de mon écran : un nouveau message de Théo. L’objet “Texte du jour de Damien” déclenche en moi une excitation sans pareil. Ces textes sont toujours un challenge, ses mots m’attirent et me dérangent à la fois, comme une énigme troublante dont je ne peux détourner les yeux. Rien qu’à l’idée d’ouvrir le fichier, mon esprit bourdonne déjà de pistes, de contraintes, de règles à apprivoiser.
Je coupe aussitôt la vidéo, attrape mon ordinateur et le cale sur mes genoux.
- C’est le travail, j’explique.
Il relève la tête, m’offre un sourire tranquille, presque indulgent, et acquiesce sans protester. Comme il reste immobile près de moi, alors je me tourne vers lui, coupable de vouloir déjà m’évader et précise :
- Je risque d’en avoir pour un moment. Si tu veux faire autre chose de ton côté, fais-toi plaisir.
- D’acc. Je vais aller casser des idoles.
Il tend la main vers moi, emprisonne la mienne entre ses doigts et y dépose un baiser. Ce langage secret qui n’appartient qu’à nous deux, sa manière de dire que je compte.
Puis il se redresse, ses pas s’éloignent vers la chambre, et bientôt le ronronnement discret de son PC remplit l’appartement. J’imagine déjà le cliquetis rapide de ses doigts, cette concentration si intense qu’elle le coupe presque du monde. Son refuge. Le mien est là, juste devant moi : un document à ouvrir, une voix à déchiffrer, une vérité à traduire sans la trahir.
Dans le corps, Théo n’a pas écrit grand-chose. Une ligne, deux tout au plus :
Celui-là… j’en suis encore tout retourné. Tu vas voir.
Je clique sur la pièce jointe, mes doigts tremblent à peine, une impatience qui court de mes épaules jusqu’au creux de mon ventre. Le fichier s’ouvre enfin, et mes yeux happent d’abord l’ossature des vers avant même leur contenu : six alexandrins, une rime embrassée qui enserre des rimes plates. Une architecture stable, maîtrisée, presque sereine. Tout respire une structure solide, une douceur rassurante. C’est un poème sur la famille.
La famille est un port où l’on revient toujours,
Il n’existe rien de plus sûr ni de plus vrai,
Que ce lien brut que rien ne brisera jamais.
Celui qui nous unit, qui nous suivra partout,
Malgré toutes les blessures et les tabous.
Il nous donne la force de tout pardonner,
Cette envie de tout faire pour se retrouver,
Car après tout, nous partageons le même amour.
Rien ne dépasse, rien ne vacille : l’architecture est parfaite. Je suis bluffée. Une fois de plus, il prouve qu’aucune contrainte ne l’arrête, qu’il peut tout écrire, du plus éclaté au plus classique, comme si les règles n’étaient pour lui que des jeux et non des barrières.
Un pointe de jalousie me traverse : personne n’écrit la famille avec cette chaleur sans l’avoir connue. Damien… je ne le connais pas vraiment, mais je l’imagine issu d’un foyer où rien ne cloche, où l’on rit à table, où l’on se soutient sans conditions. Une maison où l’amour n’a rien d’exceptionnel parce qu’il est partout, dans chaque geste, chaque silence. Une atmosphère qui me rappelle celle portée par la mère de Nate et de Zed : cette sérénité tranquille qu’ils portent en eux comme un héritage invisible.
Je ne peux m’empêcher, une fois de plus, de faire le parallèle avec ma propre famille – si ce mot peut encore nous concerner. Le lien dont Damien parle, brut, indestructible, n'est pour moi qu’un lointain souvenir qui s'effiloche un peu plus chaque jour.
Sa vision est un vitrail étincelant, la mienne une toile rongée par l’acide.
Je refuse de m’attarder sur cet écart douloureux. Le seul chaos que j’accepterai aujourd’hui sera celui des mots que je tente de dompter. Après une profonde inspiration, je cale mon ordinateur sur mes genoux, je lance une musique de fond et je me mets au travail.
En français, il suffit de compter les syllabes, de traquer les e muets et les césures. En anglais, la contrainte est d’une tout autre nature : non seulement il faudra rimer, mais aussi respecter les feet, ces battements réguliers qui scandent la phrase, cette respiration rythmique où chaque accent tonique tombe avec la précision d’un métronome. Passer d’un système à l’autre, c’est traduire non seulement des mots, mais une musique.
Je sens déjà la lutte se profiler, mais ce défi-là me fait vibrer, malgré tout. Il a des règles claires, des frontières nettes, bien loin du chaos qui gronde dans ma mémoire.
Mes doigts courent sur le clavier, hésitent, effacent, recommencent. Chaque mot pèse, chaque rythme s’essaie, se brise et se reforme. Trouver l’équilibre entre fidélité et beauté me demande une concentration absolue, pourtant je ne suis pas seule dans ma bulle : en filigrane, le cliquetis régulier du clavier de Zed, le claquement sec de sa souris, s’invitent dans ma musique. Parfois un soupir lui échappe, lourd de frustration, parfois un grognement guttural, si caricatural que mes lèvres s’étirent malgré moi. Puis, à l’improviste, son rire jaillit, clair et victorieux, comme une fanfare minuscule célébrant sa bataille gagnée. Entre deux vers récalcitrants, j’écoute ces fragments de lui, ces éclats de présence qui m’ancrent dans ce matin improbable, inimaginable quelques semaines plus tôt.
Après une heure d’acharnement, ma traduction me convient. Mon cœur bat un peu plus vite lorsque je l’envoie à Théo. Il est presque quatorze heures, il est temps de faire une pause. Mon téléphone vibre tout à coup. Deux notifications : un rappel pour l’anniversaire de ma mère et un message de Jona.
Je soupire, plus contrariée que je ne le devrais et envoie un bref texto à ma mère :
Joyeux anniversaire ! Je ne t’ai pas encore trouvé de cadeau, mais je te l’envoie dès que possible.
Je me penche ensuite sur celui de Jona.
Au fait, mon anniversaire approche. Je fais une petite soirée chez moi dans quelques jours. Tu veux venir ? (Cedric est bienvenu évidemment)
L’attention me fait sourire, chassant ma mauvaise humeur passagère. Il faut que je propose ça à Zed. Je me demande s’il voudra venir, s’il prendra bien l’idée que je m’y rende sans lui s’il refuse, même si c’est littéralement à deux pas.
Le téléphone glissé dans ma poche, je me lève, attrape nos assiettes vides restées sur la table, les empile, ajoutant les couverts et les verres à l’intérieur, dans un équilibre précaire avant de me diriger vers la chambre. Je m’appuie sur le chambranle, observant le visage concentré de Zed, ses doigts vifs sur le clavier, ses yeux rivés à l’écran. L’idole ennemi explose et il se tourne vers moi, ravi.
- Je fais une pause. J’ai reçu un message de Jona. Il fait une soirée pour son anniversaire dans quelques jours. Il m’a proposé de venir. Et toi aussi par la même occasion.
Son regard se fige, surpris. Je remarque un petit froncement de sourcils, presque imperceptible, mais qui trahit une contrariété qu’il peine à masquer.
- Il ne plaisantait pas hier en disant que vous êtes devenus proches très vite…
- Tu serais pas un peu jaloux ? je demande avec un sourire malicieux.
Il ne répond pas, affiche une moue blasée, hausse les épaules. Je retiens un rire, amusée de voir que j’ai vu juste, mais qu’il ne l’avouera jamais.
- Bon, je vais ranger ça, j’explique en montrant ma tour de vaisselle instable. Tu voudras faire quelque chose après ?
- Pourquoi pas.
Il reporte son attention sur son écran, prêt à relancer une partie. Je hoche la tête d’un air entendu et file vers la cuisine, l’esprit déjà concentré sur ce que je pourrais offrir à Jona. J’avance vers l’évier, les verres brinquebalant au sommet de ma tour de vaisselle.
- Maud, faut que je te parle…
La voix claque juste derrière moi. Je sursaute, un des verres bascule et s’écrase au sol dans un fracas sec, dispersant des éclats scintillants sur tout le carrelage. Mon cœur bat à tout rompre, je pose le reste des couverts sur le plan de travail, une main pressée contre ma poitrine.
- Je pensais que tu jouais encore, j’explique à un Zed surpris et amusé.
- J’allais le faire et puis j’ai changé d’avis. Je pensais pas te faire peur à ce point, rit-il.
En un geste sûr, Zed me soulève comme une enfant, m’écarte de la zone d’impact, et me dépose dans l’entrée.
- Bouge pas, je m’en occupe.
Je reste encore quelques secondes sous le choc, avant d’apercevoir ses pieds nus plantés au milieu des éclats.
- Et toi alors ? Tu vas te couper !
Il hausse les épaules :
- T’inquiète.
Un soupir m’échappe. J’enfile vite mes chaussures, puis je reviens m’accroupir à ses côtés pour ramasser les plus gros morceaux. La musique continue de tourner en fond, imperturbable, comme si rien ne s’était passé.
Une vibration dans ma poche me tire de ma concentration. Je sors mon téléphone et découvre le message de ma mère :
Merci. Un cadeau qui me ferait plaisir, c’est que tu demandes pardon à ton frère.
Les mots s’enfoncent dans ma mémoire comme des épingles brûlantes. Les souvenirs tournent dans ma tête, brutaux, obscènes, plantés dans ma chair comme des lames rouillées.
Pardon ? A lui ? “Pardon” de quoi ?
Le téléphone vole à travers la pièce et s’écrase sur le canapé. Zed me lance un regard alarmé, s’approche, mais je lève la main interrompant sa lancée.
- Ça va ? demande-t-il.
Non.
Une nouvelle mélodie s’élève dans les airs, enfantine, joyeuse, insouciante. Chaque note résonne comme une moquerie, me lacérant de l’intérieur avec sa légèreté déplacée.
Ma respiration s’accélère, l’adrénaline court dans mes veines. Je veux hurler, cogner, pleurer… Que ça explose, que ça dévaste tout. Mais rien ne sort. Juste ce grondement sourd dans ma poitrine, ce feu noir qui me consume en silence depuis des années.
Il faut que j’évacue le trop plein.
Pas ici. Pas devant lui.
Je fonce vers la porte et me précipite à l’extérieur. Si je reste une seconde de plus, je vais craquer
- Maud, attends ! me hèle Zed depuis le seuil.
- Laisse-moi ! Il faut que j’aille me défouler, je réplique, ignorant l’inquiétude dans sa voix.
Je dévale les escaliers sans réfléchir. En sortant, l’air râpeux me gifle, me colle à la peau. J’ai envie de courir, de m’effondrer, de disparaître. Je marche, vite, trop vite, sans but, sans destination, comme si l’élan pouvait me débarrasser de ce qui me dévore.
Mes jambes avancent toutes seules, mécaniques, traquées. Mon cœur cogne fort, pas de peur, non, de cette colère glacée, noircie par l’épuisement. Je traverse les rues sans les voir, des voitures passent, des gens rient, des vitrines défilent. Moi, je serre les poings, comme si me retenir de frapper était tout ce qui me restait de contrôle.
Comment elle peut me dire ça ?
Elle savait - elle sait - et malgré ça, elle me renvoie cette phrase comme une condamnation. Un rire nerveux m’échappe. J’ai envie de vomir.
Je l’ai regardée dans les yeux, les larmes au bord des cils, le cœur à nu, brisé d’avance. Je lui ai tout dit. Tout. Et elle a détourné le regard. Elle a préféré sa petite version proprette de la réalité. Son mensonge confortable. Elle l’a choisi lui. Son fils parfait.
Mon père n’a rien dit non plus. Toujours à l’arrière-plan, un pas derrière elle, le regard baissé, la bouche fermée.
Il est prêt à tout endurer, même l’innommable, pour rester dans son sillage. Il s’aiment autant qu’ils se haïssent, tantôt fusionnels, tantôt déchirés. Leur amour est une drogue, un pacte scellé avec le diable. Ils s’étreignent jusqu’à l’asphyxie, se détruisent pour mieux se retrouver.
Il aurait dû me croire, il aurait dû hurler, me serrer dans ses bras, me protéger. Mais il n’a rien fait. Son regard aussi passait à travers moi. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais un fantôme en trop dans leur château bancal.
Et maintenant, en plus du reste, on me demande à moi de m’excuser ? De ramper à nouveau, de m’écraser face à mon bourreau, comme si j’avais volé quelque chose.
Comme si j’étais responsable du problème. Comme si je portais le poids de leur honte. Comme si j’avais été la main, la faute, la salissure. Comme si c’était moi, le monstre.
Mais c’est lui. C’est lui. C’est LUI !
C’est lui qui a souillé mes nuits, mes pensées, mon corps. C’est lui qui m’a appris que je ne valais rien. Que j’étais seule.
C’est lui qui m’a laissée avec ce poison sous la peau que j’ai lavée jusqu’au sang.
Je serre les dents. Mes ongles s’enfoncent dans ma paume, mais je relâche aussitôt. Je ne veux pas d’autres marques, pas d’autres traces qui puissent me rappeler… L’horreur doit rester dedans, là où personne ne la voit, là où je peux prétendre qu’elle ne me ronge pas.
“Ce qui me ferait plaisir c’est que tu demandes pardon à ton frère.”
Elle me tend cette phrase comme un bouquet de ronces et voudrait que je m’y pique en souriant. Que je m’agenouille devant la tombe de mon enfance et que je m’excuse d’être toujours debout.
Mes pas me portent jusqu’au bord de la ville. Je ne m’en rends compte qu’au moment où l’air devient plus vif, salé. Le vent me fouette le visage comme une claque, brutale, mais bienvenue. Je continue, le souffle court, jusqu’à ce que mes semelles mordent le sable dur et humide.
La mer hurle devant moi. Elle aussi est en colère. Je m’arrête. Mes cheveux virevoltent. Les vagues s’écrasent sur la digue. Tout gronde. Je ferme les yeux et laisse les éléments déchaînés emporter mon tumulte intérieur.
Je rouvre les yeux. L’horizon tangue, infini, immense. Magnifique.
Damien a tort : on ne peut pas tout pardonner.
Moi je ne pardonnerai pas. Pas lui. Pas eux. Pas ça. Parce qu’on ne demande pas pardon d’avoir survécu.
Je reste là longtemps, à respirer cette rage salée, jusqu’à ce que la tempête s’apaise un peu en moi. Elle est toujours présente, mais moins haute, moins tranchante, juste une marée sombre qui reflue peu à peu.
Je mets une main sur ma poche, cherchant l’heure sur mon téléphone.
Mince…
Je l’ai laissé sur le canapé après l’avoir lancé. Je lâche un profond soupir. Je vais devoir affronter Zed, lui expliquer, au moins en partie, ma réaction et ma fuite. Et puis, je ne peux pas rester figée ici, alors je fais demi-tour, le pas un peu moins fou.
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