Chapitre 11 - SURPRISE, SALOPES!
— Bonsoir, ma beauté.
Jonathan décroche des escalators de Beaubourg où les silhouettes se laissent porter derrière les vitres, s'effacent sous une passerelle, ressurgissent un étage plus haut.
— C'était vingt-deux heures.
Paris jette un œil à sa montre.
— Aucune idée…
— J'me disais bien.
Il retire sa veste, se tâte les poches, passe derrière son jean. Le briquet lui échappe, rebondit contre la table. Les Marlboro tombent avec.
— Tu l'as mis.
Jonathan pince le revers du cuir entre deux doigts.
— Fallait bien un jour.
Paris s'assoit, lève un doigt vers la serveuse.
— Une coupe, s'il vous plaît.
— Moi, la même chose qu'il y a deux heures.
Une cigarette rejoint les lèvres. Le pouce accroche la molette, une flamme vacille avant la première bouffée.
— Ça valait l'attente. Bon... on en était où ? Ah oui. J'ai rendez-vous au Tango dans une demi-heure.
— Tu seras prêt ? Non, j'arrête.
— Très drôle. Ouais… Hervé m'a demandé d'passer. On verra bien.
La serveuse pose une coupe devant Paris, un verre de vin blanc devant Jonathan qui s'en empare.
— Attends... t'en es à combien, là ?
— Ça doit faire trois...
— Ouais. Molo, hein. Me fais pas le coup du "c'est le dernier".
Il lui rappelle l’épisode à l'Open Café : les tournées qui s'enchaînent, deux heures enfermé dans les toilettes, tout le monde à sa recherche. Le lendemain, Joseph en faisait déjà les gros titres sur son skyblog.
— Pourquoi tu souris ?
Jonathan garde le pied du verre entre les doigts, le fait tourner, suit le liquide onduler contre les parois. Une voix, la ville qui brillait en contrebas, un souffle contre son cou, la chaleur enfermée dans la 106. La paume retrouve la poche du pantalon où repose le téléphone.
— Alors ?
— Tu t’en souviens mieux que moi de cette soirée.
Paris repart sur le vin blanc, les trous de mémoire, les fins de nuit dont il ne reste que des morceaux, les occasions manquées.
— Tiens... tu sais pas la dernière ? On va enfin avoir une prof d'arts plastiques au bahut. Depuis la rentrée, y avait personne. J'suis curieux de voir la tête qu'elle a... combien de temps elle va tenir.
— Pff, les matières comme ça... la musique, aussi. Mme Guéringer... Alors elle, avant chaque cours, elle écrivait ses règles au tableau. Une par une. Et la première... « JE ME TAIS. » En énormes majuscules. Nous, on était au fond, on discutait, on en avait rien à foutre. Une fois, elle s'arrête : « Je me tais. » Ça continue. « Je me tais ! » Toujours pareil. Et d'un coup...
Paris repousse sa chaise, ferme les yeux, les poings serrés le long du corps.
— JE M'TAIS !!!
Un « Wooohooo ! » éclate à une table voisine.
— OH ! Ça va dis donc !
Quelques mètres plus loin dans la rue, Matthieu lève les bras, Yves siffle entre ses doigts.
*
Matthieu tape deux fois sur le zinc et lance un « Tavernière ! ». Un doigt se dresse derrière le comptoir sans que le barman interrompe le ballet des bouteilles et des verres. Yves raconte encore « un p’tit jeune hétéro » rencontré la semaine précédente, ils finissent tous par se ressembler : ils arrivent pleins de certitudes, jurent qu'ils ne resteront pas, commandent une bière, en reprennent une autre, passent la nuit à raconter leur vie, repartent avec lui, le lendemain assurent que rien ne s'est passé. Jonathan les appelle désormais les "hétéros mais pas trop".
Paris lui passe devant, de profil, et pose une coupe de champagne, le sourire aux lèvres.
— C'est bon.
— Alors ?
— On a parlé de la boîte, des soirées, de la clientèle… enfin, de plein de trucs. Il veut que j’sois là pour Nouvel An, que j’lui ramène du monde.
Les premières mesures d'un rock leur font échanger un regard, Paris s'écarte le premier, Matthieu lui emboîte le pas et tous deux investissent la piste. Jonathan s'approche, s'adosse à une colonne. Paris éclate de rire, tourne, revient sous le bras de Matthieu, le rythme accélère, les autres danseurs reculent peu à peu. Impossible de savoir lequel des deux conduit l'autre. Matthieu le prend à la taille, Paris s'élève d'un seul élan, les jambes tendues s'ouvrent, descend jusqu'à frôler le parquet. Autour de Jonathan, les mains se lèvent. Les siennes frappent.
— La vache...
— Encore ?
— À chaque fois.
Matthieu annonce qu'il lui faut deux minutes, Paris a une cigarette entre les doigts, une banquette se libère au fond, ils la prennent. Trois mots échangés, une cascade de gloussements stridents leur parvient de l’autre bout, derrière les immenses lunettes noires de la Mouche. Matthieu lui renvoie un aigu, l’autre répond, à peine une phrase entamée que ça recommence. Tout le monde attend le suivant.
Jonathan reprend son souffle, les joues encore rouges et humides, le rythme électro envahit la salle, il se lève et se dirige vers la piste. Paris le rejoint, tous deux montent sur l'estrade. À côté, deux garçons se frottent l'un contre l'autre. Plus bas, des cheveux roses, noirs, longs, courts, des franges, des perruques, des dégradés. Une drag Queen agite son éventail. Des Madonna en pleine Confessions sur le dancefloor. Jonathan attrape le rideau, s'en enveloppe jusqu'aux épaules, disparaît une seconde, ressort. Paris l'applaudit comme une vedette. Ils en saisissent ensuite chacun un pan. Les bras ouverts, avancent lentement l'un vers l'autre sans se quitter des yeux, se croisent au milieu dans le même demi-tour et repartent vers l'extrémité opposée. Ils se prennent par la main, se bouchent le nez, prennent une grande inspiration et plongent dans la masse. Jonathan porte les doigts à sa nuque, les ramène mouillés, continue.
La foule s'ouvre. Une voix perce la musique :
— Surprise, salopes !
— ...Mimi ?
— En chair, en paillettes et en Beyoncé !
Paris cligne deux fois des yeux.
— Mais... t'étais pas mort ?
— Presque. J'étais sobre.
Vinyle noir taille dangereusement basse, ventre à nu sous le haut lamé réduit à rien, une sacoche en bandoulière, du gloss aux lèvres, cheveux plaqués, diamants aux oreilles, tout attrape les stroboscopes par éclats secs. Il s’insère entre eux. Le refrain collé aux lèvres, un coup de bassin contre un premier mec, il rebondit sur un second.
— À toi, Jonathan !
Paris s’approche, le détaille.
— T'as pas changé.
Les deux pouces longent son torse jusqu'à la ceinture, la langue dépasse un instant.
— Après, vous faites quoi ?
— On rentre.
— Vieilles putes...
💬 Commentaires 2
Une fois encore, des souvenirs me reviennent, et j'adore ça !
Les hétéros sont comme des canapés IKEA : ils sont convertibles, mais difficiles à monter. XD