Chapitre 4 - SCHIZO
Les premiers élèves tendent leur carnet, certains avant même qu'il ait parlé, d'autres fouillent leurs poches, soupirent, jurent qu'ils l'ont oublié. La main replonge dans le sac, le carnet ressort. Le portail commence à se refermer. Au loin, des sifflets, des appels, des bras qui moulinent. Jonathan les reconnaît, leur fait signe de se dépêcher, ils arrivent, plus grands que lui, essoufflés.
— Vos carnets, les gars.
Abdelkrim ventile.
— C'est bon…
Souhayl, plié en deux, mains sur les genoux, relève la tête.
— C'est vrai. Abuse pas...
— Normalement, vous savez que vous devez...
— T'assures !
Souhayl ne le laisse pas finir, passe en lui donnant deux tapes sur le bras. L’autre s’arrête face à lui et se penche.
— Ah ouais…t’as les yeux bleus, toi.
Abdelkrim franchit la grille. En se retournant :
— Cimer !
— Attends.
Après quelques pas, il revient à moitié face à Jonathan.
— J'ai un truc à te demander... Tu vois le mec qui vient parfois le soir chercher Ilyès ?
— Quel mec ?
— Celui qui l'attend devant le collège.
Abdelkrim hausse une épaule.
— J'vois pas.
Quelques mètres plus loin, Souhayl se retourne.
— Le cousin d'Ilyès.
— Ah ouais… Schizo. Il traîne tout l'temps par ici.
— D’accord.
Ils filent vers la cour, le portail se verrouillant derrière eux dans un bruit de fer.
À la récréation, elles arrivent par deux ou trois, des feuilles pliées en quatre à la main.
— C’est pour toi.
Jonathan déplie. Des dessins, des cœurs au stylo rose, son prénom entouré, « THE BEST » écrit en gros. Elles restent là, serrées autour de lui, parlent vite, se coupent la parole. À quelques mètres, Steeve traverse la cour, carnets de liaison en main. Les filles se dispersent et courent vers le préau.
Il garde la feuille dans la main, la glisse dans sa poche au retour de la sonnerie.
*
Jonathan prend place au volant et ferme les yeux une seconde. Quand il les rouvre, Samira démarre à son tour, manœuvre, franchit le portail, disparaît. Il engage la première et quitte le parking du collège.
Le giratoire absorbe la circulation de fin de journée. L'avenue Pierre-Sémard s'étire devant lui, des collégiens remontant les trottoirs, les tours blanches au-dessus des cimes. Au carrefour, un coup de klaxon éclate derrière lui. Il finit par prendre à droite, et le boulevard Lénine s'ouvre, large et bordé d'arbres, des gens attendant à un arrêt de bus, une femme avec une poussette dans l'allée du parc. Au croisement suivant, Jonathan tourne encore. La rue se retrouve prise entre deux tours. Il lève les yeux. Les façades montent d'un seul bloc, bandes de fenêtres, pans entiers de béton sombre, quelques balcons encaissés dans la masse. Les étages s'empilent au-dessus du pare-brise. Dix. Quinze. Davantage peut-être. Le menton relevé, Jonathan cherche le sommet.
Une voiture part, il prend la place. Un homme passe entre les véhicules stationnés. Il regarde à travers la vitre entrouverte, continue quelques mètres, revient sur ses pas.
— T'as besoin de quelque chose ?
— Non.
— D'accord.
Il reprend sa route.
— En fait...
— Ouais ?
— Je cherche quelqu'un.
— Qui ?
— Schizo.
— T'es pas à Paul Éluard, ici.
— C'est où ?
— De l'autre côté.
— Ah.
De retour sur le boulevard, une ouverture s'enfonce sous les immeubles à gauche. Il met son clignotant et s’y engage. Un panneau indique : Paul Éluard.
La lumière disparaît. Le plafond de béton descend au-dessus du pare-brise. Des piliers défilent de chaque côté de la chaussée, des grilles métalliques, des bouches d'aération, quelques voitures rangées dans la pénombre sous des lampes jaunes. Un rectangle de lumière grossit lentement jusqu'à laisser entrer un morceau de ciel, du feuillage, une façade. Quelques secondes plus tard, l'obscurité revient avec les mêmes lampes jaunes, les mêmes grilles, les voitures stationnées contre les murs. Plus loin, un nouveau rectangle s'ouvre.
Cette fois, une voie s'écarte sur la droite. Derrière les pins, des pieds de tours, deux utilitaires de travers, une bande d’herbe. Jonathan quitte la galerie, fait quelques mètres et se gare à la première place libre. Le moteur s'éteint, la fenêtre s'ouvre sur une odeur d’essence et de béton humide.
Il regarde l'horloge du tableau de bord. 17 h 46. Quand ses yeux y reviennent : 17 h 47. La boîte à gants s'ouvre. Un paquet de chewing-gums, quelques papiers froissés. Ses doigts effleurent les clés. Une voix arrive, sèche, proche.
— Wesh… t’aurais pas une garo ?
Jonathan tressaille en tournant la tête. À la fenêtre, casquette enfoncée, sourire en coin.
— T'es pas pion au collège, toi ?
— Si.
Le visage est presque dans la 106.
— Tu t'es perdu ou quoi ?
— Possible.
— J'vois ça. Tu bouges ?
— Pourquoi ? Non... enfin oui. J'allais repartir.
— Vas-y, dépose-moi.
— Comment ça ?
Il hausse les épaules.
— Tu m'déposes.
Jonathan le regarde faire le tour de la voiture, ouvrir la portière passager et se laisser tomber sur le siège.
— Et si je dis non ?
— Tu dis non. C'est ton volant.
La ceinture de sécurité s'étire lentement, un clic. Jonathan esquisse un sourire, remet le contact et ils reprennent le passage, l'habitacle basculant de nouveau dans l'ombre avant de retrouver le jour. La rue débouche sur le boulevard.
— À droite. Ça fait pas longtemps qu't'es au collège, toi.
— Quelques semaines.
— Avant y avait un autre pion. Une fois il a voulu courir après Sofiane, il s'est pris la chaîne du portail dans les jambes. Il a fini par terre.
Un tram passe dans l’autre sens. Les doigts dans le vide-poches, les yeux font le tour du tableau de bord et de la banquette arrière.
— Même pas un paquet d'clopes ?
— Je fume pas.
Un rond-point coupe la route.
— Fais le tour.
Jonathan remonte l'avenue dans l'autre sens jusqu’à l'enseigne rouge d'un tabac. Déjà un pied dehors :
— Si t'as un problème, tu demandes "Schizo".
— Attends… c’est comme ça que tu t’appelles ?
L’autre secoue la tête.
— Nan… moi c’est Mehdi. Mais tout le monde m’appelle “Schizo”.
Il tape sur le capot et s’éloigne sans se retourner.
💬 Commentaires 6
La scène de la rencontre est très bien mené, même si le lecteur pourrait se demander comment, avec tous les habitants de l'endroit, c'est directement sur Mehdi que tombe Jonathan. Comme si les deux se cherchaient simultanément…
On sent tout de suite une forme d'alchimie entre eux et ce petit sourire esquissé par Jonathan en dit bien plus que tous les mots de la terre. ;-)