10. Bal masqué
Mon père m’a un jour expliqué que la vie est comme un bal masqué, car on ne sait jamais sur qui on va tomber lorsqu’on rencontre des gens pour la première fois. Quelqu’un peut avoir un visage d’ange et se comporter comme un véritable démon, et vice versa. Depuis qu’il est mort, cette phrase me revient souvent à l’esprit quand je fais de drôles de rencontres. La conversation que j’ai eue un peu plus tôt au réfectoire, m’a fait réaliser à quel point cette dimension a des lois et des coutumes qui dépassent celles de mon ancienne vie.
Comme Cassandra m’a demandé si elle pouvait analyser le fragment de mon âme manquant, avant de le fusionner à mon être, Gabriel m’a proposé de l’accompagner à la bibliothèque du palais présidentiel. Il avait besoin d’emprunter un livre de recettes, disait-il. Comme il sait que j’apprécie en apprendre un peu plus sur les mythes, légendes et nombreux codes de cette société spirituelle, il s’est dit que je pourrai moi-même louer quelques livres à son nom et que je pourrais les lire dans ma chambre, à l’infirmerie.
Gabriel vient de trouver le livre qu’il cherchait et vient me rejoindre au rayon des livres historiques du Saint Royaume. Luna m’a mentionné que plusieurs ouvrages avaient été perdus à tout jamais, mais que certaines personnes avaient fait don de ces livres après la guerre, afin de restaurer ce qu’ils pouvaient des anciennes connaissances. Cette bibliothèque est, comment dire, gigantesque. Elle fait plus d’un étage, d’après ce que j’ai compris. Elle s’élève jusqu’au troisième étage, je crois et on peut prendre plusieurs escaliers pour aller chercher ce que l’on souhaite. La bibliothécaire refuse catégoriquement qu’on se serve de nos ailes pour s’y rendre. Sinon, il y a une rampe pour les autres créatures qui ne possèdent pas de jambes ou pour les fauteuils roulants… Parce que oui, les fauteuils roulants existent au paradis. J’en ai fait usage moi-même lorsque je récupérais des forces après m’être réveillé dans ce nouveau monde.
Luna prétend que la bibliothèque aura bientôt un nouvel étage, puisque certaines salles au quatrième ne servent à rien. Elle a hâte de pouvoir y entreposer de nouveaux livres, comme elle travaille parfois ici, à temps partiel. Cependant, son occupation primaire est celle d’ingénieure. Comme ses collègues brigadiers, quand ils ne partent pas en mission, elle passe son temps à faire ce qui lui plaît. C’est-à-dire, travailler, pour son cas.
— Ce sont mes fils qui vont être contents, soupire Gabriel dont le nez est planté dans le livre Recettes de Pizzas pour Avortons Difficiles par Jean Émard. Ils disent souvent qu’ils en ont marre de toujours manger la même chose. J’espère bien que Monsieur Émard saura m’inspirer quelques trucs… Tu sais comment ils sont à cet âge, les gamins… Ils ne sont jamais satisfaits !
Je hoche la tête, faisant semblant de comprendre ce qu’il dit. Je ne sais même pas quel âge ils ont, ses enfants. Je suis plutôt intéressé par L’Histoire du Monde Spirituelle : Volume 3, de la Collection de l’Ère Antique, par Jean-Luc Tamehr, et je dois m’efforcer de ne pas éclater de rire face à un nom si ridicule. Ils le font exprès ses auteurs, d’avoir des noms de plumes aussi… niais ? Qui sait, ce sont peut-être leurs véritables identités. Je ne devrais pas les juger.
— Je ne t’ai jamais parlé de mes gosses, en fait, maintenant que j’y pense, dit Gabriel qui baisse le recueil de recettes devant lui. Ils ont commencé leur deuxième année à l’académie, en septembre. Ils ont sept ans, tandis que leur grand frère vient d’avoir dix-neuf ans et étudie dans une autre province pour devenir un professeur de magie.
— Aha… Cool… Oh intéressant…
— Noah, tu m’écoutes quand je te parle ?
— Fascinant… donc la première Athéna était comme dans mes propres légendes…
— Noah Thibert, grogne Gabriel.
Je sursaute et réalise que j’étais absorbé par la lecture de la page à laquelle je venais d’ouvrir le livre. Je lève mon regard vers le gros nounours qui tient le livre de recettes et celui-ci me fait la moue tandis qu’il fronce les sourcils.
— Oh, pardonnez-moi Monsieur Markios. J’ai tendance à me perdre facilement lorsque je lis des trucs qui m’intriguent. Vous parliez de vos fils… ?
— Oui, réplique Gabriel. Mais bon… j’oublie que tu n’es pas un parent, de ton côté.
Il faut dire que je ne connais pas son âge. Il est peut-être plus vieux que moi, même s’il a l’air plutôt jeune. Moi, je suis dans la mi-vingtaine. Nos priorités ne sont pas les mêmes. Il a la fibre paternelle, donc c’est compréhensible qu’il pense à ses enfants. Moi je ne pense qu’à m’instruire et à m’améliorer chaque jour. Je rougis timidement avant de répondre :
— Je ne crois pas que je serais un très bon père, de mon côté. Je suis trop absorbé par mes passe-temps pour me consacrer corps et âme à élever des enfants.
— Marrant, tu me fais penser à Luna, il y a quelques années. Pourtant, elle est devenue la maman d’une intelligence artificielle qui travaille pour notre brigade.
J’écarquille les sourcils. Il sait déjà comment je me sens par rapport aux I.A. qui m’ont remplacé sur Terre. Il remarque mon expression et ajoute :
— Ne fais pas cette tête. Il s’agit ici d’une véritable I.A. et non d’un serveur qui plagie les gens. Elle a même un corps construit sur pièce dont elle se sert pour défendre le palais présidentiel et le serveur même du Saint Royaume. Comme elle est autonome, on ne peut pas la forcer à faire quoi que ce soit. Elle s’occupe aussi du système de stockage de nos bagues. Elle agit un peu comme un antivirus, en cas d’attaques digitales.
— Je vois, donc elle dépasse le niveau de ce que j’ai connu sur Terre. Vous n’avez pas peur qu’elle se répande dans toutes les machines et qu’elle envahisse le Saint Royaume ?
— Allons, pas besoin de paniquer Noah. Minerva est considérée comme une personne sentiente dans notre équipe. Elle n’a volé l’emploi de personne. Elle assiste les ingénieurs dans leurs tâches et étudie même tous les documents qu’on lui donne. Contrairement à ce que tu as connus sur Terre, elle n’est pas une menace pour la créativité, ni est-elle notre esclave. Elle est pratiquement un ange métallique, si tu veux mon avis. Et n’oublie pas que ton corps est à moitié synthétique, comme tous les anges.
Je hoche faiblement la tête. Il n’a pas tort.
— Je vous ai jugé trop vite, je crois, je formule. Je vous présente mes excuses, Gabriel.
— Oh, ne t’en fais pas. Je comprends très bien pourquoi tu es dans cet état. Après tout, les mortels en ont encore beaucoup à apprendre sur le respect des droits d’auteurs. Quoique… quand on est au Saint Royaume… on se sert de ce que les mortels apprennent pour nous instruire nous aussi, et vice versa. C’est un cycle. La connaissance passe d’une dimension à l’autre, à travers plusieurs moyens. Par exemple, il nous arrive de souffler quelques idées dans la tête de vos inventeurs et c’est comme ça qu’ils inventent des choses utiles pour les mortels.
— Eh bah ça alors… vous êtes comme des muses, en fait !
Gabriel opine du chef, me sourit et nous continuons à chercher dans les allées de la bibliothèque pour de nouveaux livres à lire.
C’est quand même incroyable tout ce qu’on peut apprendre lorsqu’on crève. Et dire que plusieurs mortels prendraient toute cette connaissance, rien que pour s’en servir uniquement dans le but de nuire à son voisin… Tout compte fait, je crois qu’il y a certaines choses qui ne devraient jamais être inspirées à ces gens, pour notre bien à tous !
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