Chapitre 11 : Tissage - Octobre 2025.
Françoise avait toujours été ignoble. Sa petite promotion en tant que responsable de l’entrepôt de vêtements lui avait forgé une très haute opinion d’elle-même. Tok Tok, en gloussant, avait parlé de « tête de melon ». Devant les sourcils froncés d’Anastasia elle lui avait montré une photo de ce fruit vert. Et encore aujourd’hui, la jeune fille ne comprenait pas le rapport entre le melon et le sale caractère de Françoise. Cela dit, il fallait le reconnaître, elle n’était pas la plus à plaindre. Reléguée à l’entrepôt, le chemin d’Anastasia croisait rarement celui de Françoise. Et Tok Tok, malgré ses bizarreries, se révélait être une très bonne patronne. Malheureusement, Saiva ne possédait pas une telle échappatoire. Françoise avait toujours eu en horreur ces « dangereuses étrangères contagieuses ». Mais son indignation atteignit son apogée lorsqu’un soir elle vit Baptiste attendre Saiva à la sortie et repartir main dans la main avec elle.
Quelle honte ! Quelle indignité ! Se répéta-t-elle toute la nuit. Et dès le lendemain elle enterrait la jeune fille sous des objectifs inatteignables, prenant soin de l’humilier et de la rabrouer pour des erreurs imaginaires. À haute voix elle persiflait contre « ces soldats français traîtres à leur sang qui osaient coucher avec des pétasses racistes et bourrées de maladies ! ». Anastasia n’aimait guère les Français, mais elle aimait beaucoup Saiva, et quand elle apprit le traitement que subissait son amie elle refusa de rester les bras croisés.
Réunis chez les Kazlauskas devant une boisson chaude et une part de gâteau, Svajone, Saiva et Anastasia discutaient de leur prochain plan de guerre : « Comment se venger de Françoise ? ». Le laxatif dans le café ? De la colle extra-forte sur sa chaise ? Remplacer son déodorant par de l’insecticide ? Les idées des plus sérieuses aux farfelues y passèrent. Puis, soudainement, Svajone claqua des mains, les yeux brillants.
- J’ai une idée ! Vous connaissez le mythe de Pénélope ? Elle attendait le retour de son mari parti guerroyer à Troie. Et pour éviter de devoir épouser un de ses prétendants elle avait trouvé une astuce : Elle se remarierait, mais seulement lorsqu’elle aurait fini une toile. Mais ce que ses prétendants ignoraient, c’est que la nuit elle défaisaient ce qu’elle avait tissé la veille. Tu ne le sais peut-être pas, Ona, mais Françoise a horreur de la paperasse. Elle ne range jamais rien et fourre tous ses papiers dans le placard. Sauf qu’à sa dernière inspection le patron n’a pas du tout aimé et lui a ordonné de tout ranger. Elle a jusqu’à la fin du mois.
Anastasia commençait à voir ou Svajone voulait en venir, et cette idée lui plaisait grandement.
- Chaque jour elle essaye de ranger, mais il y a des années de papier dans ce placard. Et ça serait bête si, par magie, tous les matins ce qu’elle avait rangé la veille retrouvait son fouillis initial. Vous êtes partantes ?
Saiva agita sa petite cuillère.
- Oh… ça ne serait pas très gentil…
Mais un sourire coupable venait contredire ses propos. L’opération Pénélope pouvait donc commencer.
***
Françoise était une vraie bordélique. Aussi, il lui fallut quatre jours pour réaliser que les papiers qu’elle rangeait laborieusement se retrouvaient à nouveau sens dessus dessous au petit matin. Le soir venu, elle ferma la porte de son bureau à clé, défiant le petit rigolo de recommencer. Cependant, le lendemain, de la dynamite semblait avoir explosé dans son placard. Les dossiers gisaient renversés, les feuilles virevoltant de partout. Françoise posa un cadenas. Le lendemain le cadenas n’avait pas bougé d’un iota, mais la paperasse, si. Françoise hurla. Elle acheta un deuxième cadenas. Puis un troisième. Un pour l’armoire, et même deux pour la fenêtre du bureau. En vain. Le fer et l’acier semblaient impuissants devant son ennemi démoniaque. Les nasaux fumants, Françoise arpentait les lignes de production, guettant pour un visage coupable ou un comportement louche. Les poings serrés et la tête penché en avant, la responsable ressemblait à un taureau sur le point de charger.
Tic tac. Tic tac. Tic tac. La date butoir se rapprochait, et les dossiers demeuraient dans leur chaos initial.
***
Les kilos de vêtements qui tombèrent dans les bacs géants remplis à ras-bord ne désespérèrent pas Anastasia. Elle était quasi-sûre d’avoir vu Françoise s’arracher les cheveux ce matin et cela lui suffisait. Satisfaite de leur petit trio, elle laissa voguer son imagination. Peut-être que le grand patron virerait Françoise si elle n’arrivait pas à réorganiser ses papiers.
- TOK TOK ! hurla une voix. TOK TOK !
La porte claque et une des Françaises manqua de s’écraser par terre. Surprise, Anastasia sursauta. Et le sachet plastique qu’elle tenait dans ses mains s’ouvrit si vite que les vêtements s’envolèrent dans tous les sens.
- Tok Tok ! Tok Tok, au secours ! implora la jeune femme hors d’haleine. C’est Françoise, elle est devenue folle. Viens nous aider ! Vite !
Sans s’expliquer davantage elle attrapa la main de l’influenceuse et l’entraîna dans son sillage, Anastasia sur les hauts talons de Tok Tok.
Sans s’arrêter la Française courrait dans les couloirs, le poignet de Tok Tok toujours enserré dans ses doigts. Anastasia grimaça et eut mal pour sa patronne en la voyant se tordre les chevilles tous les deux pas. Difficiles de courir perchée sur des escarpins de plus de quinze centimètres.
- Mais enfin ! pleurnichait la jeune femme, quel est le problème ? Tu m’as fait rater la fin de ma série.
- Je te l’ai dit ! Françoise est devenue folle ! Tu ne l’entends pas ?!
Anastasia tendit l’oreille, comprenant enfin d’où venaient ces échos flous. Les trois femmes pénétrèrent enfin dans le cœur de l’entrepôt, coururent encore plusieurs mètres, puis s’arrêtèrent dans un long dérapage devant un demi-cercle pétrifié devant Françoise. Anastasia retint de justesse Tok Tok. Un de ses talons n’avaient pas survécu à ce sprint effréné.
- Alors ?! Vous pensiez réussir à m’abattre ! C’est ça ?! Mais ça ne se passera pas comme ça ! Vous ne m’aurez pas !
Les yeux d’Anastasia croisèrent ceux de Saiva et Svajone. En silence elles contemplèrent Françoise, les bras chargés de ses maudits dossiers à classer.
- Vous pensiez m’avoir ?! Eh bien c’est moi qui vous aurais !
Et sous les exclamations terrifiées elle jeta les feuilles en l’air. Subjuguée, Anastasia regarda la salle se transformer en un monde blanc. Avec rage Françoise piochait à grandes brassées ses feuilles dans des bacs placés à ses côté et les jetait en l’air, encore et encore. Celles-ci retombaient délicatement, comme de la neige imprimée de petits caractères.
- Haha ! Haha ! Alors ! Alors ! Qu’est-ce que vous en dites ?! Ça vous en bouche un coin, hein !!
Les mains sur les joues, Saiva contemplait une Françoise hystérique danser sous la pluie de feuilles. Les bras en l’air, leur responsable tournait sur elle-même, piétinant ses dossiers. Après de longues minutes la pluie de feuilles cessa. Mais Françoise continuait de valser, les mains toujours levées vers le ciel. Les cheveux dressés sur le crâne, ses yeux roulaient dans ses orbites.
- …Je vous ai eu… je vous ai eu… chantonnait-elle d’une voix étrangement lointaine. Eu… eu…
- Mais oui, Françoise, approuva doucement Tok Tok en lui prenant le bras, mais oui. C’est bien. Viens, je vais te faire un petit café, avec beaucoup de vodka dedans, c’est un bon remontant.
- … beaucoup de vodka ? demanda Françoise d’une voix hagarde.
- Oui, beaucoup. Allez, viens, suis-moi en salle de pause.
***
À nouveau réunies chez les Kazlauskas, Saiva, Svajone et Anastasia touillaient leur chocolat chaud dans un silence coupable. Juozas avait vu une ambulance attendre Françoise devant le ghetto. La rumeur disait même qu’elle y était montée, les bras enserrés dans une camisole de force, se parlant à elle-même. Svajone prit la parole en première :
- Bon… ça a peut-être un peu trop bien marché. C’était quelqu’un Pénélope.
Saiva hocha la tête.
- Mais quand même… avouez que c’était marrant lorsqu’elle chantait, avec toutes ces feuilles qui volaient partout.
Son sourire fautif détendit l’atmosphère.
- Surtout lorsqu’elle s’est mise à marcher dessus, renchérit Anastasia. Je crois que c’est foutu pour le rangement.
Sans pouvoir s’en empêcher elles laissèrent échapper un gloussement qui se transforma en véritable fou rire.
- Eh ! perça la voix de Juozas de sa chambre ! Il y en a qui veulent dormir ! Qu’est-ce que vous avez à caqueter comme des dindons ?
- Rien, chantèrent-elles à l’unisson.
Françoise revint une semaine plus tard, agissant comme si de rien n’était. Et personne n’osa jamais lui mentionner l’épisode. Sûrement que Tok Tok manœuvra en coulisse, car Françoise s’en sortit avec un simple avertissement. Mais heureusement pour Saiva, dès ce jour sa persécution cessa.
Fin
💬 Commentaires 2
Saiva a retrouvé sa tranquillité :)
La scène de « folie » de Françoise est particulièrement réussie. Ça oscille entre comique et malaise. Top ;)