Chapitre 8 : Leçon - Octobre 2025.

📖 Résurrection Petits Textes ✍️ Magda 📝 1353 mots

Serge Bodin était un homme tout ce qu’il y avait de plus banal et ordinaire. La quarantaine bien passée, petit et rond, il travaillait comme chef de rayon à Intermarché. En apparence, rien ne le prédisposait à briller en société ou à s’illustrer par de glorieux succès. Et pourtant, Serge se vit un jour proposer une promotion, bien que quelque peu particulière.

-       Serge, lui expliqua bien sérieusement son supérieur. C’est un poste, comment dire ? Quelque peu différent. Tu vois le… le "lieu" où vivent ces réfugiés de l’est ? Nous allons ouvrir un drive là-bas et tu seras en charge de la… de la jeune équipe.

Et pour être jeune, l’équipe était jeune. Serge ne s’attendait pas à trouver des enfants de quatorze à dix-huit ans. Ni à ce qu’ils ne soient payés que 200 € par mois sans aucun autre avantage à côté. Serge se retrouva bien malheureux au tout début. Les premières nuits, il se retourna dans son lit, sa couverture remontée jusqu’à sous son nez, soupirant sur l’éthique de la chose. Au point qu’il se demanda s’il ne serait pas judicieux de démissionner. Cependant, bien vite, Serge s’habitua à la situation. Insensibilité ? Manière de supporter une réalité déplaisante ? Ou bien l’attrait d’une jolie paye agrémentée des primes risques sanitaires ? Qui sait. Même, il prit rapidement un certain plaisir et une certaine satisfaction à jouer au petit chef.

Tous les dimanches, Serge rejoignait sa famille pour le repas dominical. En quelques mois, ceux-ci avaient vu leur fils et frère faire les montagnes russes : joie, remord, hésitation puis vanité. Et une vanité si intense qu’elle leur faisait lever les yeux au ciel. D’autant plus qu’aucun n’approuvait de faire travailler (si ce n’était exploiter) des enfants. Cependant, un jour, Serge arriva au repas l’air sombre et les poings serrés.

-       Qu’est-ce qui se passe ? le railla un de ses frère. Ils se sont rendu compte qu’il n’y a pas de maladie et t’ont enlevé la prime risque sanitaire ?

Serge rougit et grommela tellement qu’il leur fallut des efforts de concentration pour comprendre ce qu’il leur racontait.

 

***

 

Serge s’avança d’un pas conquérant vers la nouvelle équipe de l’après-midi. D’un ton supérieur, il leur expliqua leurs tâches. Puis, pointant du pouce les rayons et les caddies il ordonna :

-       Prenez chacun une liste et préparez les commandes ! Lorsque vous avez fini, vous passez à la prochaine ! Et que ça saute ! Plus vite que ça !!

-       « Et que ça saute. » répété froidement une voix féminine, froide comme la glace. Tu te prends pour qui pour nous parler comme ça ? Espèce de gros tas de graisse.

Serge fut tellement surpris que sa bouche s’ouvrit en grand toute seule. Un jeune adolescent blond explosa de rire et entraîna la jeune fille vers les caddies. Le nouveau promu mit bien dix minutes à se ressaisir. Voulant se montrer impressionnant il chercha la jeune fille pour lui adresser un regard noir. Mais il sursauta lorsqu’elle le renvoya puissance mille.


***

 

Les mésaventures de Serge avec cette nouvelle recrue devinrent rapidement le sujet du dimanche. Cependant, à la grande indignation de Serge, il se rendit compte que sa famille ne compatissait guère à sa situation. Pire, il avait même l’impression que cela les faisait rire. Mais Serge ne riait pas. Non seulement cette nouvelle ne le respectait pas. Mais en plus, loin d’être précautionneuse, quand elle ne cassait pas les produits elle les abimait. Et délibérément, semblait-il.

-       La coupe est pleine ! s’écria un beau dimanche Serge. Qui est cette sale petite immigrée pour me parler sur ce ton ? Je vais lui donner une bonne leçon ! Vous allez voir !

-       Ah oui, ironisa sa mère, on a hâte de voir ça.

Serge comptait bien se faire respecter. Ce matin-là, il passa le pantalon qui l’affinait le plus, gomina ses cheveux et fit deux pompes.

-       Bon, écoutez-moi bande de petits cons ! Noël approche ! Il y a énormément de travail ! Vous avez intérêt à vous montrer sérieux, c’est clair ?! Si vous devez rester ici toute la nuit, vous resterez ici toute la nuit ! Peu m’importe que cela vous plaise ou pas ! Et interdiction de casser quoique ce soit ! Nous avons le taux de déchet le plus élevé de France, c’est honteux ! Et tout ça, c’est la faute de votre amie ici présente ! Alors maintenant, vous allez m’obéir !

Se croyant impressionnant il pointa du doigt sa bête noire. Le sentiment de toute puissance de Serge disparu aussi vite qu’il était venu. La jeune fille plissa les yeux et, toujours avec cette voix froide, calme mais implacable, le fit devenir tout petit.

-       Tu te prends pour qui, Serge ? Tu crois que l’on va rester ici toute la nuit pour faire tes stupides commandes ? Mais tu n’as qu’à les faire, tes commandes. Te bouger un peu te fera perdre du poids.

Si certains esquissèrent un sourire narquois, le garçon blond qui accompagnait souvent la fille explosa à nouveau de rire. Serge déglutit lorsque, sans le lâcher des yeux, l’immigrée se dirigea vers une pyramide de foie gras et enleva un pot tout en bas sur la base. Le manager cria et tendit les bras, mais trop tard, dans un grand fracas les pots se brisèrent sur le sol.

-       Mince, c’est bête, persifla la fille. Voilà qui est mauvais pour tes statistiques.

Le garçon blond riait maintenant si fort qu’il était écroulé par terre et frappait le sol du poing.

-       Non ! hurla Serge lorsque la fille ouvrit un carton de champagne et entreprit de les balancer par terre tranquillement, indifférente au prix du mousseux.

C’était un cauchemar ! Un cauchemar ! Non seulement Serge se retrouva à quatre pattes pour éponger l’alcool, mais en plus son ennemie massacra tout sur son passage. À la fin, il fondit en larmes en constatant que les chambres froides avaient été laissé « malencontreusement » grandes ouvertes. Au moment de partir, la fille vint le fixer droit dans les yeux et lui lança avec son français à hacher au couteau :

-       Je ne sais pas pour qui tu te prends, espèce de petit homme misérable. Mais nous ne sommes pas tes chiens, alors tu vas nous parler différemment, c’est clair ? Et si tu n’es pas content, et bien vire nous, et va trouver des gens qui voudront travailler pour notre paye de misère. Allez, joyeux Noël.

Et en guise de cadeau, elle mit fin à la vie d’une nouvelle pyramide de foie gras.

La famille de Serge ne compatit guère à cette tragique aventure. Au contraire, ils rirent presque autant que le jeune homme blond et sa belle-sœur lui lança :

-       On dirait que c’est elle qui t’a donné une bonne leçon !

Mais toute épreuve a sa fin. La jeune fille fut mutée dans l’entrepôt de vêtements. Serge souffla un bon coup et put reprendre son occupation préférée : lorgner sur cette petite jeune à la poitrine si généreuse. Peut-être pourrait-il l’inviter à suivre des cours de français dans son bureau et puis… Rougissant, il essuya un léger filet de bave qui avait coulé le long de son menton. Heureusement, son ennemie n’était plus là pour le voir… Serge sursauta en voyant que son geste n’était pas passé inaperçue aux yeux d’un adolescent, Aris, ou un nom ridicule comme ça. Sans le quitter des yeux, le jeune homme attrapa un paquet de viande rouge et, dans un sifflement sec, un long couteau effilé et pointu se planta dans la chair saignante. Serge hurla de peur lorsqu’il éventra le morceau et que le sang coula sur la commande en cours.

-       Trouve toi une femme de ton âge, vieux, le menaça-t-il. Et n’essaye même pas de poser un doigt sur elle.

Serge n’avait pas fini d’apprendre ses leçons.


💬 Commentaires 2

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LauraAnco • 4 semaines, 1 jour
Il a encore des choses à apprendre, le Serge, effectivement ! xD
Une mise en scène d'un personnage pathétique avec une efficacité certaine. Top ;)
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Magda Auteur • 4 semaines, 1 jour
Merci. :)
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