13 - Nestor

📖 Rkazaj ✍️ vis9vies 📝 632 mots

… Les légendes n’expliquent pas tout… 

Et pendant ce temps, sur le pas de sa porte, La Mie chantonnait aux enfants un conte ancien : 

Dans la tour de l’Ouvremontoit
Un père tisserand se lamente :
« Ma chère fille n’est plus sous mon toit
Un chand a volé l’innocente !
Ma Cunégonde aux cheveux d’or
À quatorze ans a disparu !
Elle qui était mon réconfort
Comme une esclave on l’a vendue… » 
À chacun le père éploré
Promet les plus brillants trésors
Pour revoir l’enfant adorée
Et être rassuré sur son sort.
De Cunégonde, point de nouvelle
Durant de très très très longs ans
Quand soudain ressurgit la belle
Devant son père aux cheveux blancs.
« J’ai vu la mer et puis l’orient,
Un peuple sauvage et guerrier
Aux comportements stupéfiants !
Ils ont des vers dans les mûriers,
Tisser la soie est mon métier ;
De cette expérience opportune
Nul ne pourra me calomnier,
Et bientôt nous ferons fortune. »
Cunégonde ne s’est pas trompée :
Les rois mêmes frappent à sa porte
Pour quelques fantaisies moirées
Acheminées sous bonne escorte.
Mais les années de privation
Sur la santé de Cunégonde
Ont prélevé une portion
Qui rend la tisseuse moribonde.
Effondré, le vieux tisserand
Doit à la mort laisser sa fille
Mais promet au monde des vivants
Un souvenir qui les titille.
Faisant un tas de ses richesses
Il le fond en un bronze doré
Qui tous les jours tient sa promesse
Quand sonne le rappel du passé :
Sur tout Fouat les sons se répandent
En mémoire d’une héroïne blonde.
Ainsi se raconte la légende
De la vertueuse Cunégonde. 

Le mardi qui devait voir l’attribution du tout nouveau Prix d’Ouvremontoit échouer à Édouard, le soleil invitait à flâner entre les étals de la rue Vipp et les enfants ne cachaient pas leur joie d’être enfin en vacances. Dès midi l’urne serait ouverte et les résultats tomberaient dans la foulée. Il y avait un peu plus de monde qu’habituellement et, malgré les démentis, on espérait qu’Édouard ferait une apparition en fin de matinée. 

Nestor s’était fait accompagner par Mathis, son petit-fils qui allait sur ses huit ans, afin de le remplacer au stand s’il devait s’absenter. Corto était apparu dès dix heures pour prendre la température, mais pas celle à laquelle avait pensé son supérieur. 

À midi moins vingt, Jules, le président de l’Association des Marchés de Fouat, retrouva Nestor devant les abricots et, sans même souhaiter le bonjour, annonça sur un ton dépité :

— Il ne veut rien savoir…

— Noudidiou… murmura Nestor. Il glissa deux mots à l’oreille de Mathis et fit signe à Anselme qui demanda à Julie de surveiller la place. 

Sans autre échange, les trois hommes remontèrent la rue Vipp d’un pas décidé. À midi moins quatorze, ils arrivèrent à hauteur de l’emplacement tenu par Léonard. Brutalement Nestor saisit l’urne en carton, la défonça d’un poing rageur, d’une main en extirpa une poignée de bulletins et, laissant tomber l’urne qu’il piétina, de l’autre main sortit de sa poche un briquet et mit le feu à l’ensemble. Derrière lui Anselme faisait écran. 

L’action n’avait duré qu’une poignée de secondes. Constance, la pépiniériste dont le stand faisait face à Léonard, elle qui avait proposé Édouard pour la liste de candidats, qui avait voté pour Édouard et encouragé son entourage à faire de même, s’aperçut avec horreur du désastre avant que le responsable de l’urne ne se rende compte de ce qui venait de se passer. Furieuse, elle leva les bras au ciel et se précipita vers Nestor. 

— Mais vous êtes fous ! Arrêtez !

Anselme la stoppa net dans son élan. De toute façon, il était trop tard, bulletins et urne furent rapidement réduits en cendre. Corto qui avait vu le trio partir s’était douté qu’il y avait pibale sous le galet mais, absorbé par sa conversation avec Julie, avait réagi avec un temps de retard. Il n’arriva sur les lieux que pour bombarder le tas fumant et un Léonard abasourdi devant l’œuvre de ses confrères. 

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