Saison 2 - Épisode 9 - THE TWO BEHIND THE VEIL

📖 THE LAST WOLVES ✍️ Splinter 📝 3786 mots

SAISON 2 — Épisode 9 — BLIND SPOT

Rome ne dormait jamais vraiment.

Elle faisait semblant.

À trois rues du Vatican, les façades couleur ocre avaient retrouvé leur calme. Les derniers touristes disparaissaient dans les ruelles, les terrasses repliaient leurs parasols et les cloches d’une église voisine venaient de sonner vingt-trois heures.

Dans le bureau de Roer, personne ne parlait.

Trois hommes attendaient.

Debout.

Devant eux, plusieurs écrans affichaient des cartes de Rome, des photographies, des plaques d’immatriculation et des rapports.

Roer était tourné vers la fenêtre.

— Encore.

L’un des hommes consulta sa tablette.

— Aucun mouvement identifié autour du Palazzo depuis dix-huit heures. Aucun contact connu d’Elga dans le secteur. Aucun signalement dans les gares. Les accès nord et est sont surveillés. Les deux terminaux de Fiumicino également.

— Et Ciampino ?

— Aussi.

— Les ports ?

— Civitavecchia renforcé. Ostie sous surveillance.

Roer ne bougea pas.

— Les propriétés ?

— Toutes.

— Les sanctuaires ?

— Tous.

— Nos employés ?

L’homme hésita.

— Monsieur ?

Roer se retourna.

— Nos employés.

— Nous n’avons relevé aucune anomalie.

Roer fixa l’homme quelques secondes.

— C’est précisément ce qui m’inquiète.

Silence.

Il revint vers son bureau.

Sur une photographie, Emmanuel apparaissait au milieu d’une foule.

Une autre montrait Nicky.

Une autre Alex.

Akira.

Beatriz.

Roer posa lentement la main sur la table.

— Il est à Rome.

— Oui.

— Il a pris Kælum et Syræ.

— Oui.

— Il sait que nous détenons Klaudija.

— Probablement.

Roer releva les yeux.

— Certainement.

L’homme acquiesça.

Roer regarda de nouveau les écrans.

— Et il ne fait rien.

Personne ne répondit.

— Emmanuel Elga n’attend pas.

Il prit sa canne.

— Lorsqu’il donne l’impression d’attendre, c’est qu’il en sait déjà assez sur vous.

Quelques pas.

— À partir de maintenant, cessez de chercher Emmanuel.

Les trois hommes se regardèrent.

— Monsieur ?

Roer s’arrêta.

— Cherchez véritablement ceux qui regardent dans notre direction.

Il marcha vers la porte.

Puis s’arrêta encore.

Son pouce glissa machinalement sur le pommeau de sa canne.

Une seconde.

Peut-être deux.

Son regard descendit.

Vers le bois ancien.

Vers les motifs presque effacés qui couraient le long du bâton.

Il resta ainsi.

Puis releva lentement les yeux.

— Qu’est-ce que tu viens chercher, Manu ?


Sous la basilique, Alex fixait un sachet de Trolli comme s’il venait d’être personnellement trahi.

— Je veux juste qu’on établisse officiellement que Rome est la capitale d’un pays du G7 incapable de fournir un paquet de Haribo.

Nicky était assise sur une table.

— Ça fait trois jours.

— Et effectivement, le problème n’est toujours pas réglé.

— C’est des bonbons.

— C’est une question de principe.

Luna leva les yeux au ciel.

— Putain, mais mange-les tes crocodiles trolli.

— C’est pas pareil.

La grand-mère de Luna prit un crocodile.

L’observa.

Le mangea.

Alex la regarda.

— Alors ?

Elle réfléchit.

— Très bon.

Alex pointa Nicky.

— Merci.

— Elle a dit que c’était bon, pas que t’étais Nelson Mandela.

— Même combat.

— Absolument pas, puis rapelles-toi elle est morte elle ne ressent plus le goût.

Vador était couché sur un dossier.

Dark dormait au milieu d’une pile de documents que Yoshimizu essayait manifestement de récupérer depuis plusieurs minutes sans la réveiller.

— Dark.

Une oreille bougea.

— J’ai besoin du plan.

Aucune réaction.

Alex :

— Elle négocie.

— Quoi ?

— Tu lui donnes quelque chose.

Yoshimizu le regarda.

— C’est un chat.

— Et ?

— Je vais déplacer le chat.

Luna se retourna immédiatement.

— Fais ça et tu vas découvrir un concept très japonais qui s’appelle perdre une main.

Yoshimizu soupira.

La porte s’ouvrit.

Emmanuel entra.

Le silence se fit progressivement.

Alex rangea son sachet.

Presque.

Emmanuel posa plusieurs dossiers sur la table.

Des photographies.

Des plans.

Des badges.

Des brochures touristiques.

Nicky descendit de la table.

— C’est quoi ?

— Une promenade.

Alex ressortit immédiatement son sachet.

— Voilà. Ça, c’est une formation que je comprends.

Manu posa devant eux la photographie d’un immense palais Renaissance.

— Palazzo Serafini.

Beatriz prit la photo.

Une façade monumentale.

Trois étages.

Cour intérieure.

Statues.

Galeries.

— Fondation privée, expliqua Yoshimizu. Collections religieuses, archives diplomatiques, peinture Renaissance. Une partie est ouverte au public six jours sur sept.

Akira prit une autre photographie.

Elle montrait le bâtiment depuis l’arrière.

— Et ça ?

Un second palais était presque collé au premier.

Plus sombre.

Fenêtres condamnées.

Façade dégradée.

— Palazzo Vieri, répondit Yoshimizu. Fermé depuis trente-sept ans. Officiellement inhabitable.

Nicky regarda Manu.

— Officiellement.

— Oui.

Emmanuel posa les mains sur la table.

— Si vous possédez quelque chose que vous ne voulez pas perdre, que faites-vous lorsque vous voyez une armée devant votre porte ?

Akira répondit :

— Vous fermez la porte.

Beatriz :

— Vous cherchez combien ils sont.

Nicky :

— Vous cherchez où ils vont frapper.

Alex mâchait.

— Tu caches ce que tu veux protéger.

Manu le regarda.

— Exactement.

Alex s’immobilisa.

Puis regarda autour de lui.

— J’ai gagné sous Trolli... Attends bro ?

Nicky :

— Ta gueule.

Manu reprit.

— Un château ne révèle réellement ses défenses que lorsqu’il se sent menacé.

Il désigna la photographie.

— Alors demain, vous ne serez pas une menace.

Silence.

— Vous ne chercherez pas à entrer dans Origin. Vous ne chercherez pas Klaudija. Vous ne chercherez même pas une porte.

Il regarda chacun d’eux.

— Vous regarderez.

Nicky croisa les bras.

— Sans qu’ils nous voient.

— Non.

Elle fronça les sourcils.

Manu reprit :

— Un homme invisible laisse parfois une absence. Et une absence peut être remarquée.

Il prit une pièce sur la table.

La posa devant Alex.

— Le meilleur espion n’est pas celui qu’on ne voit pas.

Puis il poussa la pièce du bout du doigt.

— C’est celui qu’on voit sans avoir aucune raison de se souvenir de lui.

Alex ne plaisanta pas.

Manu continua :

— Miyamoto Musashi écrivait qu’il faut voir ce qui est loin comme si c’était proche et ce qui est proche comme si c’était loin.

Akira releva légèrement les yeux.

— Vous n’allez pas observer Origin.

Manu désigna le palais.

— Vous allez regarder tout ce qui l’entoure.

Puis il ajouta :

— Cachez votre intention. Jamais votre présence.

Un silence.

Nicky sourit.

— Là, ça me parle.


Le lendemain.

Rome.

Onze heures douze.

Le Palazzo Serafini était rempli.

Touristes.

Étudiants.

Groupes scolaires.

Couples.

Retraités.

Un guide italien parlait beaucoup trop fort devant une fresque représentant saint Michel.

Parmi les visiteurs, un vieux monsieur avançait avec une canne.

Très lentement.

Beaucoup trop lentement.

À côté de lui, invisible, une vieille femme marchait parfaitement normalement.

— Plus vite, souffla-t-elle.

Alex tourna la tête.

Perruque grise.

Lunettes épaisses.

Moustache blanche.

Quelques rides artificielles.

— Mais je suis vieux.

— Tu es vieux, pas mort.

— Je cherche mon personnage.

— Ton personnage va rater la visite.

Alex accéléra.

Trois pas.

Puis il se courba brutalement.

La grand-mère soupira.

— Pourquoi tu marches comme ça ?

— J’ai mal au dos.

— Non.

— Les vieux ont mal au dos.

— Pas tous.

— C’est compliqué, votre truc.

Elle retint un sourire.

Alex fouilla dans sa poche.

Sortit un Trolli.

— Non.

Il s’arrêta.

— Quoi, non ?

— Ça.

— Quoi, ça ?

Elle désigna le crocodile.

— Les vieux ne mangent pas ça.

Alex la fixa.

— Pardon ?

— Bonbons à la menthe.

— Je refuse cette vision extrêmement réactionnaire du troisième âge.

— Range-moi ça.

— Mémé…

— Alex.

Il rangea le crocodile.

Deux secondes.

Puis le ressortit discrètement.

— Je t’ai vu.

— Putain.

Dans son oreillette, Luna éclata de rire.

— Elle te baise complètement.

— Luna, concentration.

— Je suis concentrée.

Alex mâcha son crocodile.

— Reste avec moi, mémé.

— Je suis là.

— Je marche bien avec la canne ?

Elle le regarda.

— Là, tu as surtout l’air d’avoir chié dans ton pantalon.

Alex se redressa immédiatement.

— Et là ?

— Quarante-deux ans.

— Putain, c’est technique la vieillesse.

À l’autre bout du palais, Akira s’arrêta.

Et oublia pendant trois secondes ce qu’il était venu faire.

Beatriz descendait un escalier.

Deux couettes.

Lunettes fines.

Petit cardigan.

Jupe sobre.

Sac d’étudiante en bandoulière.

Un carnet contre la poitrine.

Elle avait facilement perdu dix ans.

— Akira ?

La voix de Yoshimizu.

Aucune réponse.

Beatriz passa près d’une statue.

— Akira ?

— Oui.

Alex intervint immédiatement.

— T’as arrêté de parler.

— Non.

— Si.

Nicky :

— Alex, fous-lui la paix.

Deux secondes.

— Mais ouais, t’as arrêté de parler.

Beatriz entendit.

— Il y a un problème ?

— Aucun, répondit Akira.

Elle ajusta ses lunettes.

— Alors pourquoi vous êtes tous bizarres ?

Alex :

— Personnellement, je suis un vieillard.

— Ça ne répond pas à ma question.

Akira inspira.

— Galerie nord. La conduite que je t’ai indiquée.

Beatriz ouvrit son carnet.

— J’y vais.

Elle partit.

Alex murmura :

— Ouch.

Akira :

— Alex.

— Je ferme ma gueule.

Nicky :

— Ça serait historique.

Nicky était méconnaissable.

Cheveux attachés.

Lunettes de soleil.

Tailleur beige.

Sac de luxe.

Elle avançait avec cette expression légèrement hautaine des gens qui considéraient qu’un musée devait probablement fermer pour leur laisser de la place.

— À droite, dit Yoshimizu.

— Je sais.

— Tu regardes le mauvais homme.

— Non.

— Le responsable de sécurité est...

— Je m’en fous.

Silence.

Nicky observait un homme d’une cinquantaine d’années.

Costume gris.

Badge administratif.

Rien de remarquable.

Il traversa le hall.

Un garde se redressa légèrement.

Puis un deuxième.

L’homme ne les regarda même pas.

— Lui.

Yoshimizu :

— Pourquoi ?

— Ils changent de posture quand il passe.

Elle continua d’avancer.

— Pas beaucoup. Mais ils le font.

Un agent de sécurité s’approcha.

— Signora, questa zona è...

Nicky sourit.

— Oh, mi scusi.

Voix douce.

Charmante.

Elle fit demi-tour.

Dans l’oreillette :

— Putain, il me casse les couilles.

Yoshimizu :

— Évite de dire putain.

— Je sais me tenir, connard.

Alex :

— Très crédible.

— Toi, mange ta menthe.

— J’ai pas de menthe.

La grand-mère :

— Je lui avais dit d'en prendre avant de venir ici.


Beatriz écrivait.

Réellement.

Un guide expliquait les différentes campagnes de restauration du Palazzo.

— La galerie occidentale fut entièrement restructurée en 1987…

Beatriz leva la main.

— Excusez-moi.

Le guide sourit.

— Oui ?

Dans son oreillette, Akira murmura :

— Demande si les conduits de ventilation ont été déplacés.

Beatriz ajusta ses lunettes.

— Est-ce que les conduits de ventilation d’origine ont été conservés pendant la restauration ?

Le guide hésita.

— En grande partie, oui.

Akira regarda depuis l’extérieur les grilles situées sur le toit.

— Faux.

Beatriz nota tranquillement quelque chose.

— Pourquoi ? murmura-t-elle.

— Débit trop important.

— Pour quoi ?

Akira observa une bouche d’extraction.

Puis une deuxième.

— Je ne sais pas encore.

Le guide poursuivait.

Beatriz leva de nouveau la main.

— Et le Palazzo Vieri voisin appartient également à la fondation ?

Cette fois, le sourire du guide changea.

À peine.

Mais Beatriz le vit.

— Non. Le bâtiment est indépendant.

Elle nota.

— Merci.

Akira :

— Il ment.

Beatriz :

— Je sais.

Petit silence.

— Comment ?

— Il a regardé le garde avant de répondre.

Akira eut un sourire.

— J’allais dire que les deux bâtiments partagent une ventilation.

Beatriz continua d’écrire.

— Donc on avait raison tous les deux.

— Oui.

Alex :

— C’est mignon.

Beatriz ferma les yeux.

Akira :

— Alex.

— Je suis vieux, laissez-moi profiter des dernières années qu’il me reste.


Luna traversa une porte.

Puis une deuxième.

— Franchement, votre système de sécurité est nul.

Vador arriva devant le mur.

S’arrêta.

Dark derrière lui fit de même.

Luna passa la tête à travers.

— Vous venez ?

Vador posa une patte contre la pierre.

Rien.

Luna ressortit.

— Ah.

Dark essaya.

Même résultat.

— Ah ouais.

Vador la regarda.

— Désolée mes petits Tigres.

Elle regarda le couloir.

Puis les chats.

— Bon. Trouvez un autre chemin.

Elle traversa.

Vador resta immobile.

Dark s’assit.

Puis les deux chats tournèrent simultanément la tête.

Une petite ouverture donnait sur une corniche extérieure.

Vador partit.

Dark derrière.

Plus bas, Luna avançait seule.

Elle avait quitté depuis longtemps les galeries publiques.

Le palais Vieri n’avait rien d’abandonné.

Des câbles récents longeaient certains plafonds.

Des portes modernes avaient été dissimulées derrière d’anciennes boiseries.

Elle traversa encore.

Un couloir.

Une salle.

Un mur.

Puis elle descendit.

Encore.

Elle arriva devant une paroi de pierre.

Elle avança.

Et heurta quelque chose.

Luna recula.

— Quoi ?

Elle essaya de nouveau.

Impossible.

Elle posa la main.

Sa main ne traversa pas.

Son expression changea.

— Ah.

Elle força.

Rien.

— Ah putain.

Une voix s’éleva derrière elle.

— Inutile.

Luna se retourna.

Une silhouette noire se tenait dans le couloir.

Immobile.

Capuche.

Cicatrices.

Luna la reconnut immédiatement.

— Namatara.

Namtara avança.

— Luna.

— Curieuse?

— Comme toi.

— Je doute fortement que tu te sois perdue pendant une visite guidée.

Un bruit.

Luna tourna la tête.

Vador apparut par une ouverture latérale.

Dark derrière lui.

— Ah !

Elle sourit.

— Vous avez réussi.

Les chats passèrent devant elle.

Luna tendit les bras.

— Venez.

Ils continuèrent.

— Euh…

Vador alla directement vers Namtara.

S’assit.

Dark fit exactement la même chose.

De l’autre côté.

Luna resta immobile.

Elle passa lentement sur le dos de Vador.

Puis Dark.

— Ça faisait longtemps.

Luna ne bougea plus.

Son sourire disparut.

— Pardon ?

Namtara continua de caresser les chats.

— Ça faisait longtemps ?

Aucune réponse.

Luna regarda Vador.

— Toi…

Puis Dark.

— Toi aussi…

Puis Namtara.

— Mais qui t’es, putain ?

Namtara releva les yeux.

— Tu connais mon nom.

— Ouais. Et je commence à comprendre que je connais rien d’autre.

Namtara se releva.

Luna désigna le mur.

— C’est toi ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu n’iras pas plus loin.

Luna eut un rire sec.

— Je suis morte.

— Je sais.

— Les murs m’arrêtent pas.

— Celui-ci, si.

— Pourquoi ?

Namtara la regarda.

— Parce que je l’ai décidé.

Silence.

Luna la fixa.

Puis regarda les chats paisiblement assis à ses pieds.

Pour la première fois depuis longtemps…

elle ne trouva aucune connerie à répondre.

Namtara passa près d’elle.

— Emmanuel emprunte rarement un chemin pour une seule raison.

Luna se retourna.

— Klaudija.

Namtara s’arrêta.

— Klaudija est une raison.

Luna comprit immédiatement.

— Il cherche autre chose.

Pas de réponse.

— Quoi ?

Namtara regarda la paroi qu’elle avait bloquée.

— Demande-toi plutôt pourquoi un homme qui cherche une prison passe autant de temps à étudier son geôlier.

Luna fronça les sourcils.

— Roer ?

Namtara eut ce léger sourire impossible à lire.

— Tu apprends vite pour une jeune morte.

— Attends.

Namtara recula dans l’ombre.

— Et les chats ?

Cette fois, Namtara regarda Vador.

Puis Dark.

— Eux, rien, il m'aiment bien et moi aussi.

Et elle disparut.

Luna resta seule.

Enfin presque.

Elle regarda les deux chats.

— Je vous préviens.

Vador leva les yeux.

— On va avoir une putain de discussion en rentrant.


Dans la cellule, Klaudija avait aligné sept petits objets sur le sol.

Une cuillère.

Deux morceaux de tissu.

Trois boutons.

Le gobelet.

Lana la regardait.

— C’est quoi ?

— Notre prison.

Lana observa le gobelet.

— Ça, c’est quoi ?

— La porte.

— Pourquoi la porte est un gobelet ?

Klaudija leva les yeux.

— Lana.

— Je demande.

— Parce que je n’ai pas de Playmobil.

Lana sourit.

— D’accord.

Klaudija déplaça un bouton.

— Le garde du matin arrive ici.

— Oui.

— Il contrôle la porte.

— Oui.

— Puis il repart.

— Non.

Klaudija s’arrêta.

— Non ?

Lana regarda le bouton.

— Il reste là vingt-sept secondes.

— Pourquoi ?

— Il attend la confirmation du deuxième sas.

Klaudija réfléchit.

Déplaça un autre bouton.

— Donc si le deuxième sas ne répond pas ?

Lana ferma les yeux.

Quelques fragments.

Gestes.

Alarmes.

Une porte.

— Ils passent en procédure manuelle.

— Combien ?

— Quatre gardes.

Klaudija retira immédiatement cette possibilité.

— Non.

Elle réfléchit.

— Électricité.

— Secours automatique.

— Immédiat ?

Lana hésita.

— Non.

Klaudija leva les yeux.

— Combien ?

— Onze secondes.

Silence.

Lana ajouta :

— Donc ça ne marche pas.

Klaudija la regarda.

Très lentement.

Puis un sourire apparut.

— Onze secondes ?

— Oui.

Klaudija rapprocha plusieurs objets.

— Recommence.

Lana comprit.

— Tu trouves que onze secondes c'est beaucoup ?

— Je trouve ça énorme.

— Klaudija…

— Pendant onze secondes, qu’est-ce qui ne fonctionne plus ?

Lana ferma les yeux.

Chercha.

— Certaines serrures.

— Les caméras ?

— Deux redémarrent.

— Lesquelles ?

Lana montra les murs.

Klaudija commença à déplacer les objets.

Plus rapidement.

— Et si on déclenche l’alarme avant ?

— Ils isolent le couloir.

— Après ?

— Ils ouvrent le sas nord.

— Combien de gardes ?

— Trois.

— Armés ?

— Deux.

Klaudija sourit.

Lana la regarda.

— C'est lui qui t'as appris ça ?

Le sourire disparut.

Klaudija releva les yeux.

— Non.

— Si, ne me mens pas.

Silence.

Lana reprit :

— Tu ne cherches pas la sortie.

Klaudija regarda le gobelet.

— Non.

Elle le déplaça.

— Je cherche comment les obliger à m’en montrer une.


Akira avait fait trois fois le tour du pâté de maisons.

Jamais deux fois dans le même sens.

Jamais avec la même démarche.

Il s’arrêta devant une camionnette de livraison.

Regarda ses suspensions.

Puis le bâtiment.

— Yoshimizu.

— Oui.

— Note les plaques de tous les véhicules techniques.

— Déjà fait.

— Poids à l’entrée et à la sortie si on peut.

— Pourquoi ?

Akira leva les yeux vers le Palazzo Vieri.

— Parce qu’un bâtiment vide n’a pas besoin de six fois la puissance électrique déclarée par son propriétaire.

Beatriz répondit :

— Et il n’a probablement pas besoin d’une équipe de sécurité qui ment quand on prononce son nom.

Nicky :

— Ni de cadres administratifs auxquels les gardes obéissent.

Alex :

— Ni d’une architecture qui te demande gentiment de regarder ailleurs.

Silence.

Nicky s’arrêta.

— Attendez.

Tout le monde se tut.

Elle marcha lentement devant une boutique.

— Reprenez.

Akira :

— Consommation anormale.

Beatriz :

— Surveillance croisée entre le musée et le bâtiment fermé.

Alex :

— Circulation des visiteurs conçue pour masquer certaines perspectives.

Nicky :

— Et leurs vrais responsables passent par la partie publique.

Elle réfléchit.

— Le musée n’est pas leur base.

Yoshimizu regardait plusieurs écrans sous la basilique.

— Non.

Nicky :

— C’est leur sas.

Silence.

Manu, assis derrière Yoshimizu, releva légèrement les yeux.

Un sourire presque invisible.


La nuit était tombée depuis longtemps dans la cellule.

Lana était allongée.

Klaudija travaillait toujours.

— Tu ne dormiras jamais ?

— Plus tard.

Lana regarda le plafond.

— J’ai vu quelque chose sur lui.

Klaudija ne répondit pas.

— Pendant l’année où il a disparu.

Cette fois, Klaudija s’arrêta.

— Quoi ?

— Des fragments.

Lana chercha ses mots.

— Le Mexique. Rome. Une bibliothèque. Aurelius. Des livres très anciens. Le Rosaire devant lui.

Klaudija écoutait.

— Il essayait des choses.

— Quelles choses ?

— Je ne sais pas.

— Alors comment tu sais qu’il essayait ?

Lana tourna la tête.

— Parce que je l’ai vu échouer.

Silence.

— Beaucoup.

Klaudija eut presque un sourire.

— Ça lui ressemble.

— Échouer ?

— Recommencer.

Lana réfléchit.

— Il cherchait quelque chose.

— Emmanuel cherche toujours quelque chose.

— Non.

Lana se redressa.

— C’est différent.

Klaudija attendit.

— Au début, il cherchait à comprendre ce que faisait le Rosaire.

Puis :

— Après… il cherchait ce qu’il devait en faire.

Klaudija ne bougea plus.

Lana continua :

— Et quand il est revenu, il savait.

— Quoi ?

— Je ne sais pas.

Klaudija regarda les petits objets au sol.

— Emmanuel ne cherche jamais une réponse.

Lana fronça les sourcils.

— Alors quoi ?

Klaudija déplaça lentement le gobelet.

— Ce qu’il pourra faire avec.


Aurelius observait Emmanuel depuis plusieurs minutes.

La basilique était presque vide.

Manu avait posé devant lui plusieurs plans du Palazzo.

Aurelius regarda les tracés.

Puis Manu.

— Tu savais.

Manu continua d’écrire.

— Quoi ?

— Qu’elle n’était pas seule.

Le crayon s’arrêta.

Une seconde.

Puis reprit.

— Oui.

Aurelius resta silencieux.

— Depuis quand ?

— Assez longtemps.

Aurelius eut un petit rire sans joie.

— Cette réponse devient agaçante.

— Elle reste exacte.

— Qui est avec elle ?

Manu posa finalement son crayon.

— Lana.

Le regard d’Aurelius changea.

— Lana…

Manu acquiesça.

— Son violon ?

— Oui.

— Et le médiator ?

— Oui.

Aurelius s’assit lentement.

— Tous les deux ?

— Oui.

Silence.

Aurelius observa le Rosaire autour du poignet d’Emmanuel.

Puis les plans.

— Tu savais tout ça avant d’arriver à Rome ?

Manu ne répondit pas.

— Emmanuel.

— Une partie.

— Et l’autre ?

— Je l’ai confirmée.

Aurelius le fixa.

— Combien d’opérations prépares-tu exactement ?

Manu releva les yeux.

— Quelle opération ?

Aurelius resta immobile.

Puis un sourire apparut malgré lui.

— Emmanuel.

Manu reprit son crayon.


Beatriz sortit du Palazzo à seize heures quarante-deux.

Elle descendit les marches.

Tourna à gauche.

Marcha trois cents mètres.

Enleva ses lunettes.

— Terminé.

— Pas encore, répondit Yoshimizu.

— Pourquoi ?

— Café.

Elle aperçut Akira.

Assis en terrasse.

Deux cappuccinos.

Elle sourit.

— Ça faisait partie de la mission ?

— Non.

Elle s’assit.

Akira poussa une tasse vers elle.

— Alors ?

— Le guide ment très mal.

— Les architectes aussi.

Elle ouvrit son carnet.

Akira se pencha.

Ils comparèrent leurs observations.

Une conduite.

Un mur.

Une ventilation.

Un escalier officiellement condamné.

Beatriz dessina rapidement une ligne.

Akira en ajouta une autre.

Ils s’arrêtèrent exactement au même endroit.

— Il y a autre chose, dit Beatriz.

— Oui.

Ils relevèrent simultanément les yeux.

Petit silence.

Beatriz :

— Ouch.

Akira :

— Ouch.

Dans leur oreillette :

— Oh putain.

Beatriz ferma les yeux.

— Alex.

— Quoi ? J’ai rien dit.

Nicky :

— T’as dit « oh putain ».

— C’est une observation scientifique.

Akira prit son cappuccino.

— Coupe ton micro.

— Vous pouvez le faire vous-mêmes, hein.

Beatriz sourit.

— Coupe ton micro, Alex.

Silence.

Puis :

— Trahison.


Ils étaient partis.

Tous.

Le Palazzo Serafini avait fermé.

Les derniers employés avaient quitté les galeries.

Roer entra dans la salle de surveillance.

— Aujourd’hui.

Un technicien lança les images.

Roer regarda.

Vitesse accélérée.

Visiteurs.

Groupes.

Étudiants.

Touristes.

Rien.

— Encore.

Le technicien recommença.

Roer se rapprocha.

— Stop.

Une jeune étudiante prenait des notes.

Couettes.

Lunettes.

Roer regarda.

— Continuez.

Quelques minutes.

— Stop.

Une femme élégante traversait le hall.

— Continuez.

Un homme marchait dehors.

— Continuez.

Un vieux monsieur apparaissait au fond d’une galerie.

Roer fronça les sourcils.

— Retour.

Le vieux monsieur disparut.

Revint.

— Plus lentement.

La vidéo reprit.

Le vieil homme sortit quelque chose de sa poche.

Un bonbon.

Roer ne bougea plus.

— Zoom.

Image médiocre.

Un crocodile.

Silence.

Roer se rapprocha de l’écran.

— Le magicien Noir.

Le technicien le regarda.

— Monsieur ?

Roer ne répondit pas.

— Regardez, encore l’étudiante.

Quelques minutes.

Beatriz.

— La femme.

Nicky.

— L’homme extérieur.

Akira.

Roer recula.

Quatre personnes.

Quatre couvertures.

Quatre comportements sans rapport.

Et aucune tentative d’intrusion.

C’était ça.

Le problème.

Roer sortit de la salle.

Traversa son bureau.

S’arrêta.

Sa canne reposait contre le mur.

Il la regarda.

Longtemps.

Puis regarda au-delà de la fenêtre.

Vers la masse noire du Palazzo Vieri.

— Tu ne cherchais pas à entrer.

Silence.

— Tu apprenais à respirer avec nous.

Sa main se referma sur le bâton.

Cette fois, quelque chose ressemblant à de l’inquiétude traversa son visage.

Pas parce qu’Emmanuel était venu.

Parce qu’il était reparti.


Sous la basilique, Yoshimizu avait rempli trois écrans.

Plans.

Trajets.

Horaires.

Consommations.

Caméras.

Livraisons.

Accès.

Nicky, Alex, Akira et Beatriz étaient debout derrière lui.

La grand-mère mangeait tranquillement un Trolli.

Alex la vit.

— Mémé.

— Quoi ?

— C’est pas un bonbon à la menthe.

Elle continua de mâcher.

— Je suis vieille et morte. Je fais ce que je veux.

Alex resta bouche ouverte.

— C’est pas un argument pour braquer mes trolli mémé.

Nicky éclata de rire.

La porte s’ouvrit.

Luna entra.

Vador.

Dark.

Elle ne riait pas.

Manu leva immédiatement les yeux.

La regarda.

Puis regarda les chats.

— Tu l’as vue.

Luna s’arrêta.

— Comment tu sais ?

Manu regarda Vador.

Puis Dark.

Luna baissa les yeux vers eux.

— Ah ouais. D’accord. Super. Tout le monde sait tout sauf moi dans cette putain de famille.

Aurelius s’approcha.

— Namtara ?

Luna regarda Manu.

— Elle m’a bloquée.

Silence.

— Je pouvais plus traverser.

Cette fois, même Aurelius parut surpris.

Luna continua :

— Et tes deux connards de chats sont arrivés par je sais pas où…

Vador s’assit.

— …et ils sont allés directement la voir.

Dark se coucha.

— Elle les connaît.

Manu ne dit rien.

— Elle leur a dit : « Ça faisait longtemps. »

Le visage d’Emmanuel resta parfaitement calme.

Mais Luna le connaissait suffisamment.

— Toi aussi tu savais.

— Oui.

Elle s’arrêta.

Cette réponse-là, elle la croyait.

— Elle m’a dit autre chose.

Nicky regarda Luna.

Alex avait arrêté de manger.

— Elle m’a dit que Klaudija était une raison pour laquelle t’étais ici.

Luna s’approcha de Manu.

— Une raison.

Silence.

— Pas la seule.

Manu regarda les écrans.

Beatriz suivit son regard.

Pas vers les trajets.

Pas vers les accès qu’ils avaient identifiés.

Vers une zone du Palazzo Vieri qu’ils ne connaissaient toujours pas.

Beatriz comprit la première.

— Tu cherches quelque chose.

Manu leva les yeux vers elle.

— Oui.

Akira :

— Un artefact ?

Silence.

— Quelque chose qui est dans dz mauvaise mains.

Aurelius regarda immédiatement Emmanuel.

Puis, presque malgré lui…

le bokken posé près de lui.

Une fraction de seconde.

Mais Luna le vit.

Nicky aussi.

Nicky s’approcha.

— Attends.

Manu la regarda.

— C’est pas seulement un objet.

Aucune réponse.

— Je te connais. T’as ta tête de psychopathe calme.

Alex murmura :

— C’est vrai qu’il l’a.

— Alex.

— Je ferme ma gueule.

Nicky fixa Manu.

— Qu’est-ce que tu vas chercher ?

Manu regarda le palais sur l’écran.

— J’ai quelque chose à récupérer.

Puis il releva les yeux.

— Et un compte à régler.

Plus personne ne parla.

Luna comprit.

— Roer.

Manu ne confirma pas.

Il n’en avait pas besoin.

Nicky croisa les bras.

— Très bien. Alors on...

— Non.

Elle s’arrêta net.

— Pardon ?

Manu se tourna vers eux.

Sa voix avait changé.

Plus de discussion.

Plus de plaisanterie.

— Votre objectif est Klaudija.

Il regarda Nicky.

Puis Alex.

Akira.

Beatriz.

— Vous entrez. Vous la trouvez. Vous la sortez.

Il désigna les plans.

— Si le plan change, vous vous adaptez.

Son regard passa sur chacun d’eux.

— Si je disparais, vous continuez.

Nicky ne bougea plus.

Alex avait perdu son sourire.

— Manu…

— Vous ne quittez jamais votre objectif pour moi.

Silence.

Beatriz regarda le plan.

Puis Emmanuel.

— Parce que ton objectif n’est pas le même.

Manu la regarda.

— Il l'est.

Un silence encore plus lourd.

Luna pensa immédiatement à Namtara.

Aurelius, lui, regarda de nouveau le bâton.

Nicky secoua la tête.

— Putain, je déteste quand tu fais ça.

— Quoi ?

— Quand on comprend une réponse et qu’elle nous donne dix nouvelles questions.

Alex :

— C’est sa spécialité.

Cette fois, Manu eut presque un sourire.

Puis il regarda Yoshimizu.

— Montre-leur.

Yoshimizu se retourna vers ses écrans.

Plusieurs cartes disparurent.

Une seule resta.

Le Palazzo Serafini.

Le Palazzo Vieri.

Puis des lignes apparurent.

Accès techniques.

Circulations.

Véhicules.

Zones aveugles.

Connexions.

Akira s’approcha.

Beatriz également.

— C’est quoi ? demanda Nicky.

Yoshimizu agrandit un trajet.

— Diana m’a envoyé plusieurs anciens protocoles de déplacement d’Origin.

Il superposa les données.

Certains trajets correspondaient.

— Le palais n’est pas la destination.

Alex regarda l’écran.

— C’est un échangeur.

— Oui.

Une nouvelle ligne apparut.

Puis une autre.

Et progressivement…

un chemin.

Pas encore jusqu’à Klaudija.

Mais vers les profondeurs d’Origin.

Luna regarda Manu.

— Donc maintenant ?

Manu resta face à l’écran.

— Roer sait qu’on est là.

Nicky :

— Comment tu peux le savoir ?

— S’il ne le sait pas encore, il le saura demain.

Il regarda les quatre.

— Et demain, il cherchera d’où viendra l’attaque.

Puis Yoshimizu.

— Fais en sorte qu’il trouve.

Yoshimizu eut un léger sourire.

— Quelque chose de crédible ?

Manu :

— Quelque chose qu’il ne pourra pas se permettre d’ignorer.

Nicky comprit.

Akira aussi.

Beatriz regarda le palais.

Alex remit lentement un Trolli dans sa bouche.

— Donc maintenant, on ment à Origin.

Manu prit son manteau.

— Non.

Il se dirigea vers la sortie.

Puis s’arrêta.

— Maintenant…

Il tourna légèrement la tête.

— on lui dit exactement ce qu’il veut entendre.


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