objet : Autosuggestion

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 977 mots

Jess, c’est Charly.

J’ai beaucoup réfléchi, ces dernières 24 heures. Je me suis efforcé de mener une vie normale et, chose surprenante, j’y suis plutôt bien parvenu. Même si je suis revenu de loin.

Psychologiquement, c’est un peu la douche écossaise. Après ce que j’avais vécu, et après avoir lu ce qui t’était arrivé, j’ai ressenti le besoin de mettre tout ça de côté. Ma tête tournait trop, il fallait que je coupe. Mais je suis allé un peu trop vite, un peu trop loin dans l’autre sens.

 Je ne sais pas si tu connais le concept d’être “evri” qu’a décrit Terry Pratchett dans ses romans ? C’est le contraire absolu d’être ivre. Une sorte de super-lucidité atroce, qui affûte tellement ton esprit que tu ne te laisses plus avoir par aucun mensonge, aucune illusion, y compris les petites histoires que tu te racontes pour t’aider à supporter l’existence.

À un moment, j’ai vu nettement tout ce que j’avais mis de côté ou ignoré par paresse et par lâcheté, les petits arrangements minables, les renoncements sordides. Dans mon boulot, dans mon couple, dans ma vie en général. Tout ce qu’on tente de masquer de façon pathétique en s’injectant de la fiction dans les veines comme des putains de camés accros au passé.

Cancer de l’âme en phase terminale, c’est ça le diagnostic qu’on veut pas voir, je me suis dit. Métastasés jusqu’à la moelle, qu’on est.

J’ai eu, brièvement, envie de me foutre en l’air. On était en fin de nuit, personne ne m’entendrait sortir. Un petit tour de bagnole à 200 sur l’autoroute, sans ceinture, sans phares, sans regarder la route et sans toucher le volant. Pas de musique d’accompagnement, pas de regret.

Et puis, Evy m’a parlé. Pas avec amertume, ni avec reproche. Avec tendresse, avec cette voix douce et peu cassée que j’aimais tant entendre au réveil, pour ce qu’elle me promettait de délices futurs, lorsque nous étions jeunes et “seulement des amis”. Elle m’a demandé si je voulais bien aller lancer le café, lui acheter des clopes et des pains au chocolat, et revenir faire des cochonneries au lit avec elle.

J’ai senti quelque chose comme une gangue de glace qui fondait à l’intérieur de ma poitrine, aussi rapidement que si elle avait été exposée à une lampe à incandescence. Et tout à coup, Dieu merci, merci Evy, je n’étais plus evri. J’avais l’impression de respirer librement pour la première fois depuis des jours.

Je suis allé chercher ce qu’elle me demandait – à pied.

Après le café, je lui ai tout raconté. Elle m’a écouté avec patience et m’a tenu contre elle sans rien dire pendant un long moment. Puis elle m’a regardé et m’a conseillé de prendre ma journée et d’aller marcher un peu au bord de la rivière. Alors, j’y suis allé. 

En passant, j’ai vu qu’ils avaient retiré le banc où je m’étais assoupi l’autre jour ; je me demande s’ils ont emporté Jo le clodo avec.

C’est assez marrant de marcher à ce niveau, sous la ville en quelque sorte, et de voir qu’il s’agit d’un espace à part, plus relié à la nature sauvage que les kilomètres de champs que je longe en voiture pour me rendre au boulot. Ici, ça grouille d’insectes (beaucoup de libellules) et d’oiseaux en tout genre  : des piafs, des corbacs et des échassiers avec de longs becs terminés en spatule – d’ailleurs, je crois qu’il s’appellent comme ça. J’ai aussi aperçu des ragondins, ou peut-être même des castors. Tu as un peu l’impression que, si tu continues sur ce chemin, tu vas te retrouver dans un pays imaginaire peuplé d’animaux qui parlent, façon Narnia ou Le Vent dans les saules.

C’est là que l’idée m’est venue.

Et si on était effectivement des personnages de fiction après tout ? Ou plutôt, et si en ce qui nous concerne, fiction et réalité n’étaient pas aussi imperméables qu’on nous a appris à le penser ? Et si mon trip nocturne dans le cimetière, ta balade dans une fête foraine de cauchemar, ma vision de Ferron à vélo, tout ça était d’une certaine manière réel, aussi réel que le PSE dans ma boîte, que les factures qui tombent, que la maison de ton père à finir de vider ?

Puisqu’on le vit, puisque ça nous affecte, puisque ça a du sens pour nous au fond (plus que tellement d’autres choses), alors... est-ce que ça n’est pas vrai ?

Everything is made of dreams – reality is just dreams we share.

Je ne sais pas si ce sont des paroles de chanson, une citation quelconque ou juste une phrase qui m’est venue à l’esprit comme ça, mais ça m’a semblé tellement juste que j’en ai eu le frisson.

Et puis, je crois que je préfère cette idée à celle d’un trouble psychiatrique grave qui nous affecterait tous les deux.

J’ai donc décidé de tenter une expérience. Je reste, paradoxalement, un fervent adepte de l’esprit critique et de la méthode scientifique. Et le principe sur lequel s’appuie la science, c’est le caractère reproductible de ce qu’on teste. Il fallait donc reproduire les conditions et voir si le phénomène se reproduisait.

Ce soir, j’ai fait en sorte que tout soit exactement comme l’autre soir – celui où Ferron est venu jouer à Pee-wee Herman sur sa bicyclette devant chez moi. Celui où j’ai aperçu la tour des Conti depuis mon balcon.

La seule lumière est celle du spot de photographe, tourné vers le plafond. Evy est devant son PC, concentrée sur son obsession en ligne du moment (Hordes, un jeu de gestion et de survie dans un monde post-apocalyptique infesté de zombies). Moi, je suis à table avec mon ordi portable, un mug de café à portée de main, mon casque sur les oreilles.

Dans mon casque, la chanson Chester Copperpot.

La porte-fenêtre du balcon est ouverte. Dans quelques minutes, la lumière des lampadaires s’éteindra.

Et quoiqu’il se passe, quoique je découvre, qui que je rencontre, je te garantis que je reviendrai te le raconter.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !