objet: Trou

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1274 mots

Je ne sais pas quoi faire de ton histoire.

Je dois être honnête avec toi. Je ne te crois pas complètement. Enfin je crois que tu dis la vérité. Tu n'aurais aucun intérêt à me mentir. Mais ta perception des choses a de grandes chances d'être altérée. Par quoi ? Qui sait ? On ne s'est pas vus depuis si longtemps...

Mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'il nous arrive la même chose. Je commence à croire qu'on est en train de devenir les personnages de notre film. Et que tu vas finir interné, à baver sur le sol, entravé par ta camisole. Tu crois que ça se fait encore ce genre de truc?

Quoi qu'il arrive, je suis là. A tes côtés.

Mais je ne suis peut-être pas la bonne personne. Je me sens attiré par cette chute hors du monde réel. Ne plus souscrire aux lois immuables de l'univers et de son ennui profond. N'importe quel type qui veut devenir écrivain est de connivence avec une certaine forme de folie. Et notre cinglerie à nous m'a toujours été plus réconfortante qu'autre chose.

Tu te rappelles, on se disait toujours qu'on était des personnages dans une fiction.

La nuit après avoir reçu ton message, j'ai rêvé que j'étais perdu dans une fête foraine doucement étrange, quelques instants avant sa fermeture.

Je marche au hasard et croise une bande d'adolescents qui courent vers la sortie en gloussant. Un forain retire son maquillage de clown à l'arrière d'un manège, l'air vaincu, la clope au bec. Un parfum de sucre grillé et de terre émane d'entre les structures en tôle et les caravanes. Sur une des façades, une peinture maladroite et criarde d'un vieillard dérangé aux yeux injectés de sang invite les promeneurs à s'approcher. Un peu par défaut, je rentre dans l'attraction. Le genre bon marché qui promet des frissons infernaux en utilisant l'artifice de la pénombre et ne fait pas vraiment peur. C'est tellement ennuyeux qu'après quelques instants je presse le pas pour revenir dans l'allée. 

Mais il y a un hic. Je ne trouve pas la sortie. Ni devant ni derrière moi. Et je me rends compte que je suis un gamin (Et oui c'est ça les rêves.). Il faudrait que je retrouve un adulte. Que je crie pour qu'on vienne m'aider. Mais mes lèvres restent engluées l'une sur l'autre. Je pense : “Si l'air poussiéreux qui est ici entre dans ma bouche, je vais m'étouffer”. 

Mes pas résonnent dans le noir. Pendant des heures ou en tout cas ce qui me semble être des heures (dans mon sommeil, j'y passe la nuit entière), j'arpente la structure plongée dans les ténèbres en essayant de respirer le moins possible. Je me glisse entre les moulures grossières d'une ruine d'un château, les bras ballants d'un squelette se prennent dans mes cheveux. La nuit est tombée dehors. Un silence de plomb pèse tout autour. Le même rire démoniaque se déclenche à mon passage devant les barreaux qui me séparent d'une momie en piteux état. Une pierre tombale en résine se met à trembler derrière moi. Un mélange de lassitude et d'angoisse me prend à la gorge. Je suis oublié. Je suis perdu. Je ne suis plus rien. Je vais mourir. 

Et puis, alors que j'étais passé et repassé à cet endroit des dizaines de fois, je vois cette ouverture. Une logique de rêve me fait penser que c'est l'éclat de la lune levée depuis peu qui se reflète sur les parois rouillées de l'orifice. Une grande cavité ronde qui s'enfonce dans le sol. Un tuyau qui ressemble davantage à une bouche d'égout que l'on trouverait au beau milieu d'une friche industrielle qu'un passage dans une attraction familiale. Un toboggan aux parois esquintées. A y regarder de plus près, il plonge en contre-bas sur une quinzaine de mètres dans un espace souterrain bien plus large. 

Là-dessous, le sol, s'il y en a un, est couvert de brume (encore une fois, légèrement éclairée par cette lune invisible) et je n'ai aucun moyen de savoir ce que j'y trouverai. Mais je n'ai aucune raison de rester dans ce fourbi d'automates dérisoires. Les relents de bois putréfié me filent la nausée. Ce n'est pas comme si j'avais le choix. Je me cramponne aux rebords. Ma bouche s'ouvre malgré moi. Tout cet air vicié s'infiltre soudain dans mes poumons. Une main se pose sur mon épaule. Et je glisse.

Alors plusieurs choses.

J'espère que tu vas bien. Moi je te raconte mon rêve, mais il y a des chances que tu sois dans une situation bien trop grave pour te soucier de mes élucubrations nocturnes. Mais écoute moi.

A mon réveil, j'ai ouvert les yeux mais j'étais toujours là-bas. Je veux dire. J'étais dans la brume. Et une lumière vorace me fonçait dessus. Tout est devenu blanc. J'ai collé mes mains à mon visage. Et puis plus rien. Obscurité totale.

J'étais à Méru. Chez mon père. Dans le grenier. Allongé sur mon matelas de fortune. Habillé. Les mains sur le visage. Il faisait encore nuit. Entre les tuiles du toit, j'ai aperçu la lune qui prenait son rôle de phare très au sérieux. J'ai toussé et de la poussière s'est envolée en panaches blancs autour de moi.

Je n'arrive pas à savoir si je suis vraiment rentré chez moi à un moment. Enfin si, je crois. Parce que j'ai retrouvé ce bouquin que j'ai acheté (Lovecraft) et le petit mot dedans fourrés au fond de mon sac (Toujours "Argent, parapluie, rasoir", ça n'a pas changé). 

Dans mes souvenirs, aucune trace d'une décision de revenir ici. De prendre la route. De m'installer. De m'endormir ici.

Mais je suis ici.

Lorsque le jour s'est levé, je me suis assis sur la terrasse, derrière la maison, avec un café et L'Affaire Dexter Ward. J'ai lu quatre pages avant de le poser et de finir ma tasse en fixant le fond du jardin.

Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?

Tu me demandais si quelqu'un m'attend quelque part. Mais je ne vis pas avec ma copine. Ceux qui m'attendent, m'attendent. A priori. Ils restent interdits au bord d'un précipice s'ouvrant sur les parois d'une grotte plus sombre que l'espace entre les galaxies. Où je suis. Ils n'ont rien à faire ici. Ils n'ont aucune incidence, aucun pouvoir sur les évènements de ce lieu étrangement raccordé au passé et à des mystères éternels qui n'appartiennent qu'à nous. 

Et c'est encore plus vrai si je deviens fou.

Si ON devient fous.

Bref, il faut juste que je te dise deux ou trois trucs.

Je viens de vérifier la date sur le tableau de bord de ma voiture. Les derniers souvenirs que j'ai sont d'avant le weekend. C'est comme si j'avais disparu plusieurs jours. À peu de choses près, j'étais dans la maison hantée de la fête foraine au moment où toi tu as croisé Ferron.

Putain, Ferron...

Tu te rappelles, l'attraction était recouverte d'une de ces peintures un peu dégueulasses qu'on retrouve sur ce genre de manège. Les proportions ne sont jamais très fines. Les traits sont grossiers, souvent empruntés à des acteurs ou personnages iconiques. Bela Lugosi, Michael Myers, Freddy, Jason Voorhees, tous se confondent pour donner un sentiment de peur mais ont plutôt tendance à faire sourire. Mais cette fois, le vieux sur la devanture qui aguichait les passants, ce n'était pas un de ceux-là. Je t'avoue qu'il est extrêmement rare que je me rappelle de mes rêves, mais là, en me concentrant un peu, je peux tout revoir. Et, même si pendant l'hypnose de mon sommeil, je ne l'ai pas remarqué, le vieux aux yeux de sang, c'était lui. C'était Copperpot, Blossom, au choix ! Mais mec, si tu y penses vraiment, si tu penses à la barbe et à l'âge que doit avoir Ferron aujourd'hui... 

Ils sont tous lui.

J.


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