objet : Interlude

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 696 mots

La mémoire m'est revenue petit à petit. Je veux dire, comment j'en suis venu à dormir dans le grenier. La vérité, c'est qu'après avoir lu ton aventure avec Ferron à bicyclette, j'ai été fouiller dans le meuble en bois massif du salon et - Miracle - j'y ai trouvé ce que je cherchais. J'ai dû boire la moitié d'une des bouteilles de whisky de mon père.

Alors oui, ça m'a mis un coup. Et au réveil j'étais pas frais.

Mais je commence à me rappeler. 

Quand j'étais chez moi la semaine dernière, quelque chose ne tournait pas rond. Tout était trop... Réel ? Enfin, tu vois... Chiant, quoi. Gris. Morne. Une pièce de théâtre intitulée "Vide/Grenier", jouée par des acteurs en pleine reconversion professionnelle et mise en scène par un intello pédant sans aucune imagination. Et au bout d'un moment, ça m'a gonflé. Le weekend avait commencé et je n'avais envie de rien. Dans un dernier sursaut j'ai appelé ma copine pour lui proposer de venir la voir (un minimum d'une soirée hebdomadaire ensemble a été instituée il y a maintenant deux ans, au début de notre relation). L'idée c'était d'avoir une opportunité de parler de tout ça. De Baum, de toi, de la maison. Mais au moment de répondre à la sempiternelle question "Comment ça va ?", je me suis entendu dire "Bien et toi?". Et puis plus rien n'est sorti de ma bouche pendant un moment. J'ai écouté. Mes pensées m'ont paru débiles. Et puis par réflexe je me suis mis à parler de trucs horribles qui doivent être d'un certain réconfort pour le commun des mortels, comme ma recherche de boulot qui n'aboutit pas, le prix de l'essence et d'autres conneries.

Mec, pendant tout ce temps, je regardais par la fenêtre de mon appartement, et je ne voyais pas la ville, le parc en contrebas, les bus et les gens pressés. Je voyais Ferron. Je me refaisais toute la scène. Peut-être même un peu romancée, enjolivée. Je contemplais l'horizon méruvien, le détourage de la Tour Conti, le cliquetis du vélo et le visage barbu de Ferron qui faisait un signe de la main.

Mais je sais maintenant que c'est impossible.

A ce moment-là, tu ne l'avais pas encore écrit et encore moins vécu.

Avant de raccrocher, j'ai compris que je ne pouvais pas parler de tout cela. Je n'ai pas proposé de se voir. Je crois qu'elle en avait envie mais moi j'étais passé à autre chose. J'ai tout de même promis de passer la semaine d'après, comme pour laisser un fil d'ariane qui me ramènerait chez moi si je devais me perdre en chemin.

J'ai préparé un sac de vêtements pour quelques jours, j'y ai aussi mis le bouquin de Lovecraft, et je suis parti sur la route de Méru.

C'était très déstabilisant de n'avoir envie de rien au point de me sentir totalement vide, sur le point de m'éteindre, et puis soudain d'être transporté par un désir puissant, sans être certain qu'il soit le mien. Mais ce désir, silencieux et solennel, était en moi. Il me guidait vers la maison, vers les souvenirs, les cassettes et une collection de barbus plus ou moins fictifs.

La suite, et bien, elle est simple, j'ai vidé tout ce que je pouvais dans cette satanée baraque. J'ai brûlé des mauvaises herbes et des vieux papiers dans un bac en métal au milieu du jardin. Ca m'a bien occupé. J'étais tellement épuisé que finalement je me suis endormi dans le salon, sur un fauteuil de bureau, un peu recroquevillé. 

Et puis, l'autre soir, en marchant dans le parc, j'ai capté assez de réseau pour que ton message apparaisse.

J'ai reconnu la scène que tu décrivais. Ferron, tout le bordel. 

C'est là que je suis retourné dans la maison dévaliser le meuble à apéritifs.

Il n'y a rien de normal dans ce bazar.

Tout ce que je sais, c'est que le temps et la causalité ne sont pas dans leur état normal. Mon sens de ce qui est réel ou pas n'est pas normal. Ce qui nous lie, toi et moi, n'est pas normal.

Dis-moi ce qui est arrivé après. Est-ce que ton horizon a révélé à nouveau la tour des Conti ? Est-ce que Ferron est revenu jouer les esprits frappeurs ?

Jess


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