objet: Folie à deux

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1160 mots


Mec, c'est le soir et j'ai la tête qui tourne.

J'ai passé la journée d'hier à arracher les mauvaises herbes du jardin et à rester assis au soleil dans une sorte de stase tiède. Absent. Seule l'irritation et les démangeaisons causées par les orties m'ont semblé réelles. Et les douleurs dans mes paumes. Et la chaleur aussi un peu. Mais le reste, mes pensées, les murs de la maison, le cimetière où Baum n'est pas enterré, non. A peine plus tangibles que le vent dans les arbres. A peine plus probables que les images dissimulées sur des bandes magnétiques opaques.

Je ne suis pas monté une seule fois à l'étage. Pas mis un pied dans le grenier.

Mec.

Je jurerais avoir entendu ta voix.

Dans le cimetière. Une voix créée de toute pièce dans mon esprit bien sûr. Je l'entends encore. La voix que j'entends lorsque je te lis. Tes intonations, tes silences, et même elle s'accompagne toujours d'une vision des plis distinctifs qui se forment autour de ta bouche, comme un plan de cinéma très rapproché. 

Régler ça à coups de masse et faire un grand feu de joie dans le jardin serait pas une mauvaise idée.

Je me rappelle assez nettement de ce moment. C'était comme si tu m'accompagnais. Juste avant la grille, sur le chemin de terre et de cailloux. Comme si cette phrase se trouvait là, un piège arachnéen en travers de la route, et que je me le prenais en plein visage. Je crois bien que j'ai même senti le parfum qui s'attardait dans ta chambre quand on avait dix-huit ans. Un pot-pourri familier de lessive, de boiseries et de produits ménagers divers. Je me rappelle aussi avoir pensé que ton expression "feu de joie" m'avait évoqué le souvenir nocturne d'un feu de la saint-Jean à Villeneuve à deux pas de chez tes parents.

Ça n'a aucun sens. 

Mais tu as raison, il faut que je me dise que mon cerveau a reconstruit ce moment a posteriori. J'ai enjolivé. J'ai mis du sens. Enfin... Ca me donne surtout l'impression que je perds la boule. Parce que je continue encore maintenant à y croire, alors que la logique se pose là. Implacable. La frise chronologique est sans appel. Je n'avais pas pu lire ton message quand j'étais là-bas. Et pourtant ma cervelle de fou à lier veut me faire croire que c'est la réalité qui se tord. Pas moi. 

Je n'ai pas réussi à dormir là-haut. Cette maison m'attire et me rejette. Comme un aimant qui tournerait sur lui-même. 

Je suis rentré chez moi hier en début de soirée. Quand le soleil est passé sous les dernières branches du parc se collant dangereusement à l'horizon, j'ai rangé mes outils, tout verrouillé, et je suis parti. Je n'ai aucun souvenir de la route. Arrivé dans un appartement solitaire et silencieux, je me suis allongé et j'ai dormi comme un mort.  Dans une ville où je suis noyé dans l'anonymat et l'indifférence. Loin de l'odeur du poêle qui, tu as raison, est toujours là. Moi aussi j'ai toujours associé ses effluves nauséabondes à la maison de mon paternel. D'ailleurs après ton message, l'idée d'une fuite m'a vraiment angoissé. Mais je n'y connais rien. J'ai juste utilisé les bidons de pétrole que mon père stockait dans le garage. Une fois plein il devrait fonctionner pendant une bonne semaine, mais ce n'est pas le cas. Je dois le recharger tous les deux ou trois jours. Parce que le soir, cette maison se vide de toute la chaleur accumulée la journée. Comme un dernier souffle. Après une heure d'obscurité, les murs mal isolés dispersent le moindre centimètre cube d'air un brin confortable et le remplace par une atmosphère glaciale.

Bon je m'égare. Il faut qu'on parle de toi.

C'est quoi cette histoire de dingue avec cette espèce de Chester Copperpot ? (si tu as la ref)

En même temps je me dis qu'il doit y en avoir un bon paquet, des tombes avec des barbus de ce genre. Méru / Muret. Partout. Encore un archétype. Mais je ne comprends pas ce que tu veux dire par "C'était Baum". Et pourquoi tu as menti à ta femme ? Mec. Je crois que tu t'es endormi dans le bus. Et moi aussi, j'ai dû imaginer des trucs. On a toujours été comme ça. 

On a trop lu de Stephen King quand on était gosse. Et après il y a eu Lovecraft et puis d'autres auteurs qui nous ont imbibé de leur imaginaire. Depuis quelques années je me suis laissé aller à une sorte d'obsession littéraire pour Haruki Murakami. J'imagine que tu connais. Je crois que je suis attiré par le réalisme magique, par un fantastique qui prend vie en silence dans des détails du quotidien et le transforme de façon presque imperceptible.

Cet après-midi j'ai erré dans les allées du magasin EMMAUS à quelques minutes de chez moi. Cela me faisait du bien de ne pas penser à Méru. À la maison. À tout ça.

Il y a des étagères gavées de vieux livres en tout genre et qui sont, chose assez rare, classées alphabétiquement au nom de l'auteur. A la lettre B, j'y ai trouvé "Fictions" de Borges que je cherchais depuis un bail. Je n'ai jamais lu cet auteur et j'en ai entendu beaucoup de bien. Et, quand je l'ai attrapé, il a fait tomber un autre volume qui devait reposer dessus. J'ai regardé en deux fois. Une édition des années soixante assez laide de la collection "Présence du futur". Lovecraft. Il n'avait rien à faire là. Un recueil intitulé Par delà le mur du sommeil.

J'ai feuilleté les pages jaunies à la recherche des titre de nouvelles : Le monstre sur le seuil, Les rats dans les murs, L'affaire Charles Dexter Ward. Elle était là. Bien entendu. Mais le meilleur c'est que la première page était marquée par un bout de papier déchiré avec trois mots écrits au crayon de papier. 

“Argent, Parapluie, Rasoir”. 

J’ai presque soufflé de soulagement. Je m’attendais à lire un truc du genre “Baum est vivant”. Non, tout va bien. À n'en pas douter, une liste de courses oubliée. Elle marquait juste la page de cette nouvelle. Celle que tu m'as conseillée. 

Enfin voilà. la vie est déjà un peu plus stable depuis que je suis de retour chez moi. Et je ne suis pas sûr de vouloir retourner à Méru dans l'immédiat. Il faudrait que j'aille vérifier les cassettes. Le poêle. Que je vide cette maison une bonne fois pour toutes. Mais...

Et toi ? Tu vas mieux ? Tu sais, plus j'y pense, et plus je crois que Baum n'est plus de ce monde. Son vieux squelette n'est peut-être pas enterré dans ce cimetière, mais cela ne prouve rien. Je ne sais pas comment le dire. Mais en repensant à sa maison, son jardin. Tout était si calme. Si vide. Dénué de vie. Alors le voir se cacher derrière la tombe d'un barbu bizarre... À l'autre bout de la France... Enfin... 

Il faudrait que je vérifie ça aussi. Définitivement.

Ton ami un peu taré sur les bords, Jess

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