objet : Sérendipité

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1121 mots

Évidemment que j’ai la réf de Chester Copperpot.

Tu sais, c’est drôle, j’ai tapé son nom sur Google avant de te répondre, je voulais revoir sa tronche sur la photo du vieux journal, dans le film. En effet, c’est bien ce genre de visage que j’ai vu. Je me suis demandé si ce n’était pas Roberts Blossom qui lui avait prêté ses traits, mais non. D’ailleurs, on ne sait pas de façon certaine qui était le type dont Spielberg a utilisé la tête.

Certains ont cru que c’était Freud. J’ai imaginé Jung ricaner derrière moi quand j’ai lu ça.

Bref. Une recherche Google, ça vous sort parfois des résultats inattendus. Y a un groupe de rock alternatif, Lifehouse, qui a sorti une chanson sous le titre Chester Copperpot, il y a quelques années. C’est pas mal, ça ressemble à un truc qu’on aurait écouté quand on était jeunes. Je l’ai dans mon casque pendant que je t’écris, en buvant un café dans mon salon. 

Just a heartbeat away and it's alright
Twist your reality 'til it feels right
Spend some time in the attic of your dreams
Take cat nap in a conscious dream

C’est le début de la nuit. Evy est à son poste derrière moi. Elle game avec ses potes en ligne, et moi j’écris. Parfois je me joins à eux. C’est un équilibre qui nous convient. Ça peut nous mener jusqu’à l’aube.

Pourquoi je lui ai menti, l’autre jour ? Je ne sais pas. Je ne vois pas la vérité comme un truc sacré, quand il s’agit de relations humaines. Parfois, il vaut mieux mentir, ou cacher, ou atténuer. Pas pour faire le mal ou tirer avantage de l’autre, mais pour le/la préserver.

Mentir, c’est raconter une histoire, et ta seule responsabilité, c’est qu’elle soit assez bonne pour qu’on ait envie de la croire – et qu’il en découle plus de bien que de mal au final.

Après ma petite aventure flippante dans le cimetière près de la gare des bus (ou juste dans le bus, si tu veux considérer que je m’y étais endormi), j’ai fait une pause dans l’écriture. Pas touché mon ordi du weekend. Ça m’a fait du bien, je crois.

Et non, je ne retournerai pas au cimetière de Muret essayer de trouver la tombe du barbu, et je ne m’amuserai pas à invoquer Baum ou son fantôme dans l’allée bordée de cyprès, quand la lune éclaire les vitraux de la petite chapelle. Je laisse ces conneries à des héros de roman.

Marrant que tu aies trouvé cet exemplaire de Lovecraft sans le chercher. La petite liste de courses en guise de marque-page ne signifie rien, bien sûr, mais elle m’intrigue. 

Argent, Parapluie, Rasoir.

C’est étrange. Quelqu’un qui se préparait à faire un voyage, peut-être.

C’est le genre d’élément absurde que j’ai envie d’utiliser dans une histoire un jour, si l’occasion se présente. On peut toujours donner du sens a posteriori. Comme lorsqu’on regarde des scènes tournées il y a près de 30 ans pour un film entre copains de lycée, et qu’on y cherche une signification cachée, une intention, une mystique.

Je trouve ça sain que tu aies pris un peu de distance avec la maison de ton enfance (monoxyde de carbone ou pas). Si je pouvais, je viendrais t’aider à la vider une bonne fois pour toute. Je sais à quel point c’est dur d’être le dernier à sortir, de devoir mettre les chaises sur les tables avant d’éteindre la lumière et de fermer à clé pour toujours un pan de ta vie. Tu devrais pas avoir à faire ça tout seul.

Allez mec, courage. Goonies never say die.

*

Mec.

Je ne sais pas si tu as déjà lu ce qui précède – je ne pense pas, mais dans le doute : lis ce qui suit avant de me répondre.

On est plus tard. Beaucoup plus tard dans la nuit. La même nuit, je crois. Pas les idées claires. Manque de sommeil, ou peut-être surdose.

Il s’est passé un truc, un drôle de truc.

Peut-être que je me suis endormi d’un coup sur mon fauteuil, ça m’est déjà arrivé. Quand je me suis réveillé, j’étais seul, dans le noir, avec un sentiment d’angoisse atroce. J’ai tout de suite compris qu’il y avait quelque chose qui clochait gravement.

J’ai appelé, personne n’a répondu. J’ai fait le tour de la maison : vide.

Alors je suis sorti sur le balcon et j’ai regardé au loin. Je ne sais pas ce que je cherchais à voir, peut-être juste un peu de lumière à l’horizon, n’importe quoi qui évoque de la normalité. À la place, j’ai aperçu quelque chose qui m’a flanqué la frousse. La silhouette d’un bâtiment éclairé qui se découpait contre le ciel. Mais pas n’importe quel bâtiment : la putain de tour des Conti, à Méru.

Il y a eu un tintement dans la rue, derrière les arbres du jardin. Une sonnette de vélo. Et un flap-flap-flap-flap que j’ai tout de suite reconnu, celui de cartes à jouer accrochées aux rayons avec des pinces à linge.

Ça a duré à peine une seconde, et je ne peux pas te garantir à 100% ce que j’ai vu. Les lampadaires étaient éteints, il n’y avait que le clair de lune qui éclairait le tronçon de route visible depuis mon balcon. Mais je vais te le raconter comme je l’ai vécu.

Le vélo est passé. Le type au guidon a tourné la tête dans ma direction et m’a salué en portant deux doigts à son front.

C’était Ferron.

J’ai encore entendu le deng-deng de la sonnette, assourdi par la distance, et puis plus rien.

Une espèce de vertige m’a saisi, et j’ai failli tomber en arrière en trébuchant contre la chambranle de la porte-fenêtre. Mais quand je me suis retrouvé dans le salon, l’ambiance était très différente.

D’abord, il y avait de la lumière – celle du spot de photographe qu’on laisse allumé dans un coin quand on veille tard avec Evy. Et puis Evy était à son poste, dans son fauteuil, casque sur les oreilles, profondément endormie.

J’ai regardé à travers la porte-fenêtre grande ouverte. Pas de tour des Conti en vue. Un chat est venu se frotter contre ma jambe en ronronnant comme un moteur.

Voilà, je viens de mettre tout ça par écrit, et je sais très bien à quoi ça ressemble. Juste un autre rêve à la con. Sauf que non. Non, c’était autre chose, j’en suis persuadé, comme je suis persuadé maintenant que j’ai bien vu Baum l’autre soir au cimetière.

Parce que, quand je suis venu m’asseoir à mon fauteuil, Evy a parlé dans son sommeil, comme ça lui arrive parfois. Enfin, parlé, pas tout à fait. Elle a chanté, fort et clair.

Et j’ai reconnu les paroles. Je les avais entendues dans mon casque juste avant de m’endormir.

So check your pulse and thank your stars
You've no idea where we are
Chester Copperpot never made it this far

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