objet : Proprioception

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1685 mots

À partir de maintenant, je considère cet échange comme le compte-rendu des expériences que nous ferons chacun de notre côté, relativement au phénomène Méru.

Il faut qu’on se mette d’acord sur la marche à suivre.

Mais d’abord, je tiens à te dire que je suis heureux, malgré tout, d’être embarqué là-dedans avec toi – que ton premier message ait ou non mis en branle tout ce qui a suivi. Peut-être que ça allait de toute manière nous tomber sur le coin de la gueule à un moment donné. Alors, autant que ce soit ensemble, et qu’on ait un canal pour communiquer là-dessus, pour analyser, pour structurer.

Ou même juste pour en tenir la chronique.

Tu écris : “le temps et la causalité ne sont pas dans leur état normal”. Je suis d’accord, je l’ai remarqué aussi. La question de savoir s’il s’agit de notre perception, d’un problème propre à nous-mêmes, ou bien de quelque chose de plus objectif, de plus universel, n’est pas tranchée. Le principe du rasoir d’Occam plaide bien sûr pour la 1re option ; elle est plus économe en hypothèses. Mais ça ne veut pas dire que ce soit la bonne.

Tu écris encore : “Mon sens de ce qui est réel ou pas n’est pas normal. Ce qui nous lie, toi et moi, n’est pas normal.” Là aussi, je vais dans ton sens. Nous sommes, de facto, des narrateurs non fiables. Je ne veux pas dire par-là que je ne te fais pas confiance, mais je ne peux exclure que tu délires, et tu ne devrais bien sûr pas l’exclure en ce qui me concerne. Toutefois, on peut établir un protocole pour le déterminer. 

Décrivons ici tout ce qui nous arrive et que nous jugeons vrai, en étant le plus précis possible, puis voyons s’il en émerge des patterns.

Quand je suis revenu à moi, mon “moi” habituel, dans mon corps d’homme de 45 ans résidant à Muret, Occitanie, dans mon salon, près de ma femme et de mes chats, je n’ai pas voulu écrire tout de suite ce qui m’était arrivé.

À peine si j’ai jeté sur un bout de papier quelques mots en guise de triggers mnémotechniques, pour ne rien risquer d’oublier. C’est ce que je fais parfois dans mon boulot, en réunion ou en interview. Je trouve ça plus efficace que tout noter laborieusement – et en soi, toute relation du passé est une reconstruction a posteriori.

Les mots en question, tracés d’une main curieusement gauche, presque engourdie, sont toujours sagement alignés sur leur bout de papier, sur la table du salon, alors que je tape ce message sur mon ordinateur, dans la brise d’une belle après-midi de début d’automne.

Bouton. Lait. Épuisette. 

La première chose que j’ai perçue, hier soir, c’est le flap-flap-flap des cartes à jouer dans les rayons. Puis, il y a eu le coup de sonnette.

Deng-deng.

J’ai bondi sur le balcon. Le vélo est passé. Et tu avais raison, le type dessus pouvait être Ferron, mais ça pouvait très bien aussi être un autre barbu. Tu te rappelles, on trouvait qu’il avait quelque chose du chanteur de Supertramp, à l’époque. Plus tard, j’ai repensé à lui en voyant des mèmes de Jonathan Frakes, le mec qui jouait le commandant Riker dans Star Trek. Visiblement, il a présenté une émission où le public devait trouver si une histoire était vraie ou fausse, du coup il y a des tas de gifs de lui en train de dire des trucs comme “pure fiction” ou “this one was invented by a writer” en fixant la caméra, l’œil pétillant.

Je n’ai pas réfléchi. J’ai enjambé le garde-corps pour grimper sur un pan de toiture, puis je me suis laissé descendre le long de la gouttière. Ça n’a l’air de rien, dit comme ça, mais je t’assure que dans mon état normal je n’aurais jamais tenté un truc pareil, même du 1er étage. J’ai plus 17 ans. Enfin... Celui qui t’écrit ne les a plus. Mais celui qui a décidé de se lancer à la poursuite de “Ferron”, hier soir ? Je ne sais pas.

Je me revois courir sur la pelouse, franchir la dizaine de mètres qui me séparaient de la route, d’un pas plus alerte qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. J’avais l’impression d’être plus vivant, plus léger, dans mon cœur comme dans mon corps.

Tu sais, il y a un truc qui vient compléter nos 5 sens, une fonction qui permet à un individu de percevoir sa position et ses mouvements dans l’espace, sans avoir besoin de la vue. On appelle ça la proprioception. Eh bien hier soir, ma proprioception m’a dit deux choses : 

1) mon corps n’était pas celui que je me trimballe depuis des années avec sa petite bedaine, et qui commence à fatiguer au niveau des genoux.

2) l’environnement dans lequel j’évoluais n’était pas le jardin devant ma maison, pas tout à fait. C’était une sorte de décor, dont j’étais en train de sortir.

À un moment donné, j’ai jeté un coup d’œil en arrière, et j’ai vu ma maison, avec une faible lumière à l’étage, comme un fanal au sein des ténèbres. Elle paraissait irréelle, à la façon d’une image projetée sur un écran, ou vue à travers un voile.

J’ai regardé la rue obscure devant moi. Elle, au contraire, semblait tout à fait matérielle, solide. Mais ce n’était pas Muret.

C’était Méru.

Je le sentais dans mes os, dans mon âme. J’étais de retour dans cette ville, ou du moins, dans une version de cette ville. Je sais que ça paraît dingue. En l’écrivant, ça a même l’air complètement délirant. Mais sur le coup, c’était une évidence.

J’ai entendu à nouveau le deng-deng de la sonnette de vélo et je me suis remis à courir dans la direction d’où il semblait provenir. Tout à coup, il y avait de la brume autour de moi, mais la lune au-dessus brillait si fort que j’y voyais presque comme en plein jour.

J’ai levé les yeux au ciel pour la regarder. On aurait dit un énorme bouton de nacre.

Oui, je sais, la nacre, les boutons, c’est lié à l’histoire de Méru. Par ici, il suffit de remuer la terre pour tomber sur des putains de fragments de coquilles utilisés pendant des siècles dans la tabletterie. C’est le genre de symbolisme un peu facile qui, en y repensant, me fait me dire que c’était un rêve – une espèce de spectacle de lanterne magique produit par mon subconscient en plein délire.

Mais sur le moment, bon Dieu, ça paraissait aussi réel que le clavier sur lequel je tape en ce moment.

J’ai continué à avancer, parfois en courant, parfois en marchant à grandes enjambées, dans ces rues nocturnes et familières. Un détail qui m’a frappé, c’est que sur le perron de chaque maison, il y avait une bouteille en verre – une bouteille de lait vide. Comme si les habitants les avaient placées là pour être collectées au petit matin par le laitier, qui les remplacerait par des bouteilles pleines.

Mais ça, ce n’est pas un souvenir d’enfance. C’est un truc que j’ai vu dans des histoires, des vieilles BD, des films, pas dans la réalité.

À un moment donné, je me suis arrêté pour en ramasser une et la regarder de près. L’étiquette était décorée d’un dessin représentant une montagne, comme sur les bouteilles d’eau minérale. En-dessous, il était juste écrit MERU.

J’ai reposé la bouteille en faisant attention à ne pas la casser, parce que ça me semblait important. Et puis j’ai continué. Je savais où mes pas finiraient par me mener.

La tour des Conti était le seul bâtiment éclairé de la ville. Autour, tout était silencieux, endormi – vide, peut-être. Cet endroit-là était comme un phare dans une mer de ténèbres et de solitude.

Quelqu’un avait posé un vélo contre sa base. Une jolie bicyclette à l’ancienne, avec des cartes à jouer dans les rayons des roues et une sonnette ronde argentée.

Je n’ai pas pu résister, bien sûr. Je l’ai faite sonner.

Deng-deng

Une porte s’est entr’ouverte dans le mur de la tour. Je ne l’avais même pas remarquée jusque-là.

J’ai hésité. Une partie de moi ne désirait qu’une chose : entrer. Découvrir ce qu’il y avait derrière tout ça. Mais une autre était soudain terrifiée. Descendre là-dedans (oui descendre, c’est le mot qui s’est imposé à mon esprit, et je suis persuadé que c’était le mot juste) signifiait peut-être laisser ma vie et ma réalité derrière moi de façon définitive.

Ce qu’il y avait de l’autre côté de la porte – la personne ou la chose – a dû sentir que je ne me déciderais pas. Elle a émis un bruit entre le soupir et le grognement, et a tendu quelque chose par l’étroite ouverture.

C’était une épuisette. Le genre qu’on achète à la plage pour faire plaisir aux gosses, un peu cheap, avec un manche en bois clair en forme de T et un filet rouge accroché au bout. 

Dans le filet, il y avait un coquillage d’un blanc nacré.

De loin, très loin, il m’a semblé entendre un bruit de ressac. Et puis, ma tête a commencé à tourner.

Remue, a dit une voix. Ou meurs. Tu vas devoir muer, ou tu finiras emmuré.

Tout ce dont je me souviens ensuite, c’est de m’être senti tomber en arrière à toute vitesse, comme si un putain de géant me traînait par le col en courant, ou comme si on me rembobinait jusqu’à mon point de départ.

Et puis, il y a une série de flashs, suivie de neige visuelle, et enfin le noir.

C’est Evy qui m’a réveillé en partant se coucher. Elle n’avait rien remarqué. Ni mon “absence”, ni aucun autre phénomène bizarre. De son point de vue, je m’étais juste assoupi sur mon fauteuil pendant qu’elle tuait des zombies et échangeait des gifs sur Discord avec ses copains.

Sur le moment, je lui ai donné raison, bien sûr. Et je le ferais sans doute encore si, en me levant, je n’avais pas senti quelque chose de froid au fond de ma poche. Si je n’avais pas plongé la main dedans pour y sentir une matière lisse, dure et légèrement humide.

Si ce foutu coquillage n’était pas posé en ce moment même sur la table de mon salon pour éviter à mon bout de papier de s’envoler dans la brise.

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