objet : Onironautique
Salut Jess,
Le plus dur, c’est de trouver par où commencer. Mais comme l’a dit Charles Fort (un lointain précurseur de Fox Mulder), on mesure un cercle à partir de n’importe où.
Fort soutenait que tout dans l’Univers était lié et que le point de départ d'une réflexion ou d’une recherche n’avait aucune importance : au bout d’un moment, on finirait par en faire le tour. Ce qui revient à dire que tôt ou tard, quel que soit le chemin que tu prennes, tu arriveras toi aussi sous Méru.
Mais je m’avance peut-être un peu trop.
Commençons par là où tu as terminé ta dernière missive. Mes chats. Oui, ils sont là, près de moi. Le gros blanc qui louche est étalé sur le banc-coffre, comme s’il essayait de se faire passer pour un coussin, et la petite tigrée (sa mère, même si on ne dirait pas) surveille la pièce depuis le haut du frigo.
Je t’avoue que j’ai eu une petite frayeur quand je t’ai lu. Pourtant, ça faisait déjà quelques jours que j’avais vécu ma petite aventure onirique (appelons ça comme ça pour l’instant, faute de mieux). Mais comme nous avons déjà établi que le temps avait parfois des ratés... Bref. J’ai paniqué, appelé mes chats partout, et quand je les ai trouvés, j’ai ressenti un énorme soulagement. Parce que, tu comprends, j’ai déjà perdu 2 chats il y a un an de ça.
Le père du blanc qui louche et la sœur de ce dernier (copie carbone de leur mère). Le plus drôle là-dedans, c’est que celle-là, la petite, on l’avait appelée Charlie. Un jour où il faisait très chaud, ils ont tout simplement disparu, les deux d’un coup. Evy en est restée inconsolable très longtemps.
À l’époque, j’ai pensé qu’ils avaient dû entrer dans un garage ou un cabanon du voisinage et qu’ils s’y étaient trouvés enfermés – assez longtemps pour y mourir. J’ai aussi soupçonné notre horrible vieille bique de voisine de les avoir tués d’une manière ou d’une autre. Mais j’ai préféré me convaincre que quelqu’un les avait volés. Au moins, ça permettait d’entretenir l’idée qu’ils étaient toujours vivants et en bonne santé quelque part.
Et puis ton histoire de chats fantômes dans les murs de la maison de ton père m’a donné à penser.
Faisons une petite pause.
Pour la question de l’anagramme (“tuer-un-ami” plutôt que “nuit-à-Méru”) dans le nom de la page, je n’ai pas trouvé d’explication satisfaisante. Par contre, j’en ai une insatisfaisante. Quand les URL et les titres des chapitres ne correspondent pas, ça veut dire qu’ils ont été changés après coup. Par exemple, mon chapitre “Ghosting”, je l’avais d’abord intitulé “surgi du passé”, et on le lit encore dans la barre d’adresse du navigateur. Mais “tuer-un-ami” est partout, à la racine de chaque adresse de page, de chaque chapitre. Ça signifie que c’est le titre qui a été tapé à l’origine, lors de la création de l’œuvre.
Ce qui veut dire que c’est toi qui as écrit ça, avant de le modifier en éditant ton chapitre.
Alors, entendons-nous bien : je ne dis pas que tu l’as fait consciemment. Mais c’est la seule façon d’expliquer ce phénomène sans faire appel à un mystérieux pirate informatique ou à un dérèglement de la réalité.
Oui, je sais. Je joue encore au zététicien alors que je te demande d’accorder foi à des trucs qui feraient tiquer Sylvain Durif...
Quoiqu’il en soit, même si ton subconscient a des envies de meurtre envers moi, je ne compte pas te lâcher comme ça. Surtout pas après ce que j’ai commencé à découvrir.
J’ai fait des recherches depuis mon dernier message, figure-toi. Sur Internet, dans des livres, et aussi dans mes propres récits en cours et mes notes sur l’histoire de Méru. Je soupçonnais que les différents éléments de mon “rêve” (bouton de nacre, bouteilles de lait décorées d’un dessin de montagne, épuisette) avaient un rapport avec le passé de la région. Le plus évident, c’était paradoxalement l’aspect maritime, même si la côte la plus proche est à 100 km. En-dessous des déchets d’importation de l’industrie de la nacre, on trouve d’authentiques fossiles marins dans le sol méruvien. Le souvenir d’une vaste étendue d’eau salée qui existait il y a 45 millions d’années à l’emplacement du pays de Thelle.
Et puis, il y a la Mer de lait.
Dans l’hindouisme, la Mer de lait, c’est l’océan primordial que les dieux et les démons ont baratté en tirant sur un serpent géant enroulé autour de l’axe du monde. Tu vas me dire, quel est le putain de rapport avec Méru ?
Eh bien, l’axe du monde, c’est une montagne cosmique appelée Meru, ou Sumeru.
Marrant, hein.
La conclusion logique, c’est que j’avais gardé tout ce fatras historique et mythologique dans un coin de ma tête pour m’en servir un jour dans une histoire, et que ça m’est revenu via mon subconscient sous la forme d’un rêve ultraréaliste. C’était certain, je m’étais conditionné, j’avais organisé mon auto-hypnose pour échapper à la réalité. Et ce coquillage ? Je l’avais peut-être bien acheté et placé dans ma poche pour me convaincre que tout ça était vrai – même si ça suggérait des choses désagréables sur mon état mental.
J’ai voulu en avoir le cœur net. Alors j’ai mis en place une nouvelle séance, dans les mêmes conditions. Avec un objectif : prendre le contrôle de mon “rêve” au lieu de le subir. À l’époque où Méru produisait des boutons par millions, un type a théorisé ça sous le nom d’onironautique. J’ai lu son bouquin, Les Rêves et les moyens de les diriger, quand j’étais jeune, et il m’en est resté quelques notions.
Tu sais ce que c’est, la clé, selon lui ? Se demander régulièrement, au cours de la journée, “est-ce que je suis en train de rêver, ou non ?” pour se préparer à faire la même chose dans son sommeil. Ça tombait bien, c’était précisément ce que j’avais pas arrêté de faire depuis ma première excursion dans l’Upside Down.
Je te passe tout ce que tu sais déjà. Le bruit de sonnette, ma descente dans le jardin par le balcon, ma transition du décor de Muret à celui de Méru – un Méru aux airs de ville fantôme sous sa lune-bouton de nacre. Cette fois-ci, je n’ai pas suivi Ferron-Copperpot jusqu’à la tour des Conti. J’avais une autre destination en tête, et j’étais heureux de voir que ma mémoire ne me faisait pas défaut.
La maison de ton père était exactement comme dans mon souvenir.
Je suis d’abord allé dans le jardin et je les ai appelés – Cringer et Charlie. Aussitôt, je les ai entendus miauler. Ça avait l’air de venir du mur du garage, comme tu me l’avais indiqué dans ta missive.
Je savais que je rêvais. Quelle était la nature exacte de ce rêve et son rapport avec ce qu’on nomme la réalité, je l’ignorais. Mais je comprenais instinctivement que les règles, ici, n’étaient pas les mêmes que celles du monde éveillé, du monde du dessus.
C’est à ce moment-là que j’ai compris où j’étais et que je l’ai dit à haute voix. Pas à Méru, pas vraiment ; plutôt sous Méru.
Sumeru.
Je me suis agenouillé, j’ai tendu les mains vers le mur, et j’ai appelé à nouveau, tout doucement.
Cette fois-ci, ils sont venus.
Cringer, d’abord. Un gros chat blanc, noir et brun, avec un museau allongé qui le faisait un peu ressembler à la Panthère Rose. Il est sorti du mur comme si c’était la chose la plus naturelle du monde et est venu se frotter contre moi en ronronnant. Puis Charlie, ma petite Charlie, l’a suivi. Elle, si sauvage dans mon souvenir, est venu me donner des coups de sa minuscule tête. J’en ai eu les larmes aux yeux. Je pouvais la sentir. Elle comme son père étaient décidément matériels, bien qu’ils aient joué les passe-murailles sous mes yeux un instant plus tôt.
C’est pas les mêmes règles que chez toi, ici, j’ai pensé.
Alors, j’ai décidé de voir à quel point je pouvais en tirer parti.
Sur le seuil de la maison, j’ai trouvé une bouteille de lait – pleine, cette fois. Le laitier avait dû passer entre temps. Je suis entré, et tout était absolument comme il y a bientôt 30 ans.
Dans un fauteuil du salon, quelqu’un ronflait paisiblement. Je ne me suis pas approché de lui. Je suis allé directement dans la cuisine, j’ai rempli un bol de lait et l’ai déposé sur le sol. J’ai passé quelques instants à caresser les chats pendant qu’ils se régalaient.
Puis je suis monté au grenier.
Celui qui dormait là, sur un lit de fortune, n’était pas le Jess d’aujourd’hui dont j’ai vu des photos sur Instagram. Ce n’était pas un homme de mon âge. C’était un adolescent sur le point de devenir un jeune adulte, en plein glow-up, rayonnant de potentiel.
J’ai pris le coquillage dans ma poche et je l’ai glissé dans la sienne.
Il a – tu as – murmuré quelque chose dans son – ton – sommeil. Quelque chose que je n’ai pas compris.
Je suis redescendu.
Les chats avaient visiblement décidé que l’endroit le plus confortable de la maison était le fauteuil du salon d’où montaient des ronflements paisibles ; leurs ronronnements s’y mêlaient désormais.
Quand j’ai franchi le seuil, je m’attendais à être aussitôt aspiré jusqu’à mon point de départ, comme la dernière fois, mais rien ne s’est produit. Je me suis senti un peu idiot. Puis j’ai pensé que, si je savais où chercher, je pourrais peut-être trouver ici tout ce que j’avais perdu un jour – tous ceux que j’avais perdus, aussi.
Une espèce de frisson m’a saisi. Et si je pouvais... rester ?
C’est à ce moment-là que mes yeux se sont posés sur la silhouette noire qui me regardait depuis le milieu de la rue.
Ça n’a pas duré plus d’une seconde. L’instant d’après, j’étais rembobiné, ramené à mon état éveillé, réintégré de force dans ma réalité prosaïque – avec un poids en moins au fond de la poche et des poils de chat en plus sur le pantalon.
Mais aussi avec une boule d’angoisse dans la gorge qui ne s’est toujours pas dissipée au moment où je t’écris.
Mec.
Ce n’était ni Baum, ni Ferron, ni même un putain de croquemitaine comme Freddy, Jason ou Grippe-Sou le clown. C’était juste une silhouette noire et mince. Mais grande. Beaucoup trop grande.
Je ne sais pas qui c’était, ou ce que c’était, mais ça me regardait.
Et au moment où je me suis retrouvé happé, ça a fait un mouvement, un seul : ça a levé la tête. Vers la maison.
Vers la mansarde où tu dormais.
C.
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