objet : Porosité

📖 Sous Méru ✍️ Rud 📝 1183 mots

Mon pauvre Charly,

Il m'a fallu un peu de temps pour digérer ton dernier message.

J'ai plein de questions à te poser et des théories sur la nacre et ce coquillage et le deng deng de la bicyclette. Mais j'ai besoin de temps. J'ai pris ces deux ou trois jours (je n'arrive pas à suivre) pour avancer sur la maison. J'avais besoin d'être efficace, de ne pas me monter la tête avec tous ces contes de fées et ces cauchemars ambulants. Le jour j'ai divisé mon temps en tâches nécessaires. Démonter les meubles. Trier des cartons. Dans un coin du grenier, il y a un trou dans le sol qui donne directement sur le garage en contre-bas. J'y lance tout ce qui doit disparaître. Un sacré gain de temps.

Après avoir entièrement vidé l'étage et passé un coup de balai cet après-midi, je me suis dit qu'il était temps de t'écrire. C'est là que je me suis installé dans ma voiture. J'ai ouvert mon ordinateur. Et c'est là aussi que ça m'a sauté aux yeux.

Quelque chose a changé. 

D'abord, le projet que j'ai créé sur ce site pour rentrer en contact avec toi. Je l'avais appelé "Nuit à Méru". On est d'accord ? C'était le thême de mon premier message. Et normalement, depuis qu'on échange sur ce site, tu pouvais lire quelque chose de l'ordre de "le nom du site", slash, truc machin, Nuit-à-Méru" dans la barre d'adresse.

Mais ce n'est plus le cas. Depuis aujourd'hui (en tout cas je ne l'avais pas remarqué avant), "Nuit à Méru" a été remplacé par ces trois mots que je n'ai jamais tapés et qui me font frissonner rien que de les écrire.

Tuer - Un - Ami.

Au début j'ai pensé à une plaisanterie mais je ne vois aucun moyen de changer cet élément. Il apparait dans l'adresse web, point.

Alors, j'y ai beaucoup réfléchi, j'ai retourné le truc dans tous les sens, et c'est comme ça que je me suis rendu compte. C'est un anagramme. Comme si les lettres qui composent "Nuit à Méru" s'étaient disloquées, désorganisées, et qu'elles avaient fini par s'entasser sous cette nouvelle forme. Mais rien de tout cela ne peut être l'oeuvre du hasard. Tuer un ami. Merde, j'ai pas l'intention de commettre un crime. Encore moins de buter un pote. Si possible, pas toi.

Du coup, j'ai cherché un peu et j'ai trouvé d'autres anomalies. Les titres de nos messages sont parfois différents dans la barre d'adresse. Je te laisse vérifier par toi-même. Tu parviendras peut-être à de meilleures déductions que moi. Ca me dépasse. Tout ce que je sais, c'est que ça me file les jetons.

Secundo. Je t'ai dit que je ne dormais plus dans le grenier ? Exact ! Mais comme tu souhaites qu'on soit honnête, je me dois de consigner un truc qui m'est arrivé.

Après avoir lu tes aventures oniriques dans ce Méru expressionniste, j'ai passé une dernière nuit là-haut, dans la mansarde poussiéreuse, à visionner des cassettes vidéo en espérant trouver le sommeil avant qu'autre chose ne me trouve. La plupart des bandes ne se révèlent être que des amalgames d'enregistrements. Des émissions télé. Des copies de film. Enfin je te l'ai déjà dit. Des objets sans valeur que je range immédiatement dans une valise qui finira balancée par la trappe, dans le garage, direction la déchetterie.

Mais cette fois, le grain ne trompait pas. Mes paupières qui étaient sur le point de se fermer ont trouvé la force d'un ultime sursaut. Je venais de tomber sur un souvenir. Une capsule analogique de ce que nous étions l'année de nos dix-huit ans. Des rires, des moments un peu brouillon. Une séquence qu'on avait tournée et envoyée à Ferron. Tu te rappelles ? A un moment, on y voit Saskia parler droit dans la caméra, comme si elle me parlait à moi à travers l'écran. Je me suis demandé à quoi elle pouvait bien ressembler maintenant. De la revoir elle, et les autres, se relayer pour passer le bonjour à notre ancien prof, ça m'a plongé dans une nostalgie sans retour. 

Il devait être aux alentours de minuit, je commençais à m'endormir, bercé par le mécanisme un poil bruyant du magnétoscope et les images délavées de ce passé hors d'atteinte lorsque j'ai entendu ce truc. Une sorte de plainte. Un cri aigu qui se répétait. J'ai coupé le son de la télévision. Ma jugulaire s'est mise à palpiter. Le poste continuait de diffuser des images tournées au camescope dans le jardin de la maison, en bas. Je retenais mon souffle.

De la trappe ouverte dans un coin du grenier, on peut voir le bout de l'échelle qui mène au garage. C'est un endroit où je ne vais jamais. 

Le cri, lui, venait de là.

Pas de la maison, qui était devenue une caisse de résonnance depuis que la plupart de ses meubles l'avaient quittée. 

Le gémissement reprit. Cette fois, c'était clair. Ce timbre strident et voilé, presque humain dans sa détresse.

Je m'approchais silencieusement du rectangle d'un mètre de largeur qui s'ouvrait dans le sol. Plus rien. 

Là-dessous, les ténèbres étaient parfaites. Je sortis ma lampe torche. Clic.

Le fourbi de cartons, de planches, d'outils, se révélait immobile sous le halo lumineux. Des amas d'affaires qui ne laissaient plus apercevoir le béton du sol. J'agrippai le premier barreau de l'échelle et m'enfonçai dans le garage. En bas, plus de cri. Un silence de plomb régnait entrecoupé par le bruit de mes chaussures écrasant diverses matières tandis que je faisais le tour de la pièce avec ma lampe. Et puis, alors que j'éclairai un des murs en parpaing, un frottement feutré trahit la présence de l'animal. Avec bien du mal, je m'approchai de l'endroit, enjambant un cabas rempli de vieux vêtements. Je posai ma main sur le mur rugueux. Un grattement frénétique sembla prendre vie derrière la paroi durant une poignée de secondes. Et puis plus rien. 

« Un chat », j’ai pensé.

Je suis resté là, la lampe pointée vers le mur gris. dans un ébêtement total.

Je n'avais pas rêvé. 

Le félin égaré que j'avais entendu était juste là, derrière ce mur. Sauf que, derrière ce mur, il n'y avait rien. Pas de cloison, pas de pièce. Juste des parpaings me séparant du jardin. Je remontai rapidement, dévalai les escaliers qui menaient à l'entrée. Je sortis et m'empressai de contourner la maison et de parvenir de l'autre côté du mur. Je m'attendais à croiser un de ces gros matous qui sévissent la nuit dans le quartier, mais rien. Je l'avais peut-être manqué.

C'est à ce moment-là que les griffes ont à nouveau gratté le mur. Frénétiquement. Et que le miaulement a repris. Comme venant de l’autre côté.

Alors il faut que tu me dises ce que tu en penses. Tu as écrit un truc dans ton dernier message sur le fait de finir emmuré. Ca m'a fait penser au chat noir d'Edgar Allan Poe. Ca m’a fait penser à ça, oui.

Et je voulais te dire, moi aussi j'éprouve une sorte de chaleur réconfortante à l'idée de partager cette étrange aventure avec toi. Mais un dernier truc me préoccupe. Tu m'as bien dit que tu avais des chats ? Est-ce que tu les as revus depuis ton expédition méruvienne ?

Jess




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