Chapitre 3 : L'aube et ce qu'elle apporta

📖 Une licorne est morte en ce royaume ✍️ CharlyZarkov 📝 1450 mots

Le soleil se levait sur le royaume comme il se levait depuis le Premier Âge du monde – avec cette lenteur dorée et souveraine qui donnait à chaque aube des airs de première aube, comme si la lumière elle-même ne se lassait pas de son propre effet. Les brumes du matin s'étiraient entre les chênes et les pierres levées. Dans les bois, le chant d’une fauvette.

Oberon des Fées, Seigneur des Bois Éternels, Maître des Fantasmagories, se tenait en peignoir de soie amarante sur le seuil de ses appartements royaux et contemplait son domaine avec l'expression de quelqu'un qui sait que sa journée va être épouvantable.

La façon dont ses doigts longs et fins s’agrippaient à son verre d'absinthe témoignait de l'importance qu'il revêtait pour lui.

Son ascot – mordoré, noué avec cette négligence calculée qui demande vingt minutes de miroir – était impeccable malgré l'heure. Certaines dignités ne se négocient pas.

Brenig se tenait à trois pas derrière lui, chapeau à la main, attendant que le silence royal daigne se terminer.

– Répète, dit Oberon sans se retourner. Depuis le début.

– La licorne, morte, Majesté. Dans la Clairière de la Pleine Lune. La corne, absente. Et ses yeux…

– Pas cette partie-là.

Un silence. Le roi but une gorgée d'absinthe avec la lenteur d'un homme qui recalibre quelque chose d'important à l'intérieur de lui-même.

– Et Puck ?

– Sur les lieux, juste avant notre arrivée, Majesté. Introuvable depuis.

– Naturellement.

Ce naturellement contenait des volumes entiers. Des bibliothèques. Des siècles d'exaspération soigneusement distillée.

– Majesté, dit Brenig avec le courage des petits êtres qui n'ont plus rien à perdre, il y a autre chose.

– Il y a toujours autre chose.

– La Milice Céleste a été alertée. Protocole automatique. Mort d'une créature sacrée de première catégorie dans un royaume sous juridiction…

– Je sais ce qu'est le protocole automatique, dit Oberon d'une voix très douce.

Brenig se tut.

– Combien de temps ? demanda le roi.

– Ils devraient…

Ce fut à ce moment précis que le ciel s'ouvrit.

Il s'ouvrit comme il s'ouvre toujours dans ces circonstances – avec beaucoup d'intention. Un grondement sourd d'abord, quelque chose entre le tonnerre et la basse continue d'un orgue d'église. Puis la lumière, blanche et autoritaire, qui tombait en colonnes épaisses comme des piliers de temple. Enfin, les trompettes – il y avait toujours des trompettes, c'était réglementaire, personne ne savait vraiment pourquoi mais personne n'avait jamais eu le courage de soulever la question – dont les notes se déployaient dans l'aube dorée avec la subtilité d'un éléphant dans une magasin de cristaux.

À travers tout le royaume, les fées se réveillèrent en sursaut.

Dans leurs alcôves de mousse, les fées-papillons battirent des ailes de panique. Dans le Pré des Serments, trois lutins qui campaient illégalement s’aplatirent instinctivement contre le sol. Le Ruisseau-qui-rit cessa tout à fait de rire. Même les vieux chênes, qui avaient vu des choses, eurent un frémissement.

Oberon ne bougea pas.

Il but une gorgée d'absinthe.

Les colonnes de lumière se résorbèrent avec la même emphase qu'elles s'étaient déployées, et la brigade angélique apparut au-dessus de la clairière – six mal'aika en armure d'or pâle, ailes d’albâtre, visages d'une beauté sévère et symétrique qui regardaient le monde avec cette expression particulière aux êtres qui ne doutent jamais de leur pertinence.

Ils descendirent en formation.

Les fées qui s'étaient rassemblées en lisière de clairière – parce que les mauvaises nouvelles attirent toujours une foule, même au pays des fées – reculèrent d'un pas collectif et silencieux. La terreur respectueuse fit son travail. Quelqu'un dans la foule laissa tomber un objet métallique, et tout le monde se retourna pour regarder.

La brigade angélique se posa.

Les sandales touchèrent l'herbe de la clairière avec une précision chorégraphique. Les armures captèrent la lumière de l'aube et la redistribuèrent généreusement. Les anges étaient exactement aussi impressionnants qu'ils étaient censés être, et ils le savaient.

Ce fut alors qu'une fée-papillon du troisième rang – une petite créature aux ailes ocre qui s'appelait Missel et qui avait des opinions sur tout – remarqua quelque chose.

Il y avait un septième personnage dans la clairière.

Il n'était pas descendu avec les autres. Ou plutôt – et c'était là où ça devenait difficile à expliquer – il semblait avoir toujours été là, comme un meuble encombrant qui s'intégrait si peu à son environnement que le cerveau avait tendance à l’effacer de ses perceptions. Un homme de taille moyenne, légèrement voûté, vêtu d’un imperméable beige qui avait connu des jours meilleurs, et qui semblait n'en avoir cure. Il se tenait accroupi à quelques pas du corps, le nez à hauteur de l'herbe, et examinait quelque chose avec une attention totale et une perplexité apparente qui pouvaient passer, au premier regard, pour de l'incompréhension.

Au coin de sa bouche, un cigare éteint. Dans son dos, deux ailes gris-bleu légèrement ébouriffées, ressemblant trait pour trait à celles d'un gros pigeon des villes qui aurait passé une nuit difficile.

– C'est quoi ça ? murmura Missel à sa voisine.

– Je ne sais pas, murmura sa voisine. Mais il a pas l'air d’être d'ici.

– Il a l'air d’être de nulle part, dit Missel.

De l'autre côté de la clairière, Oberon avait traversé la foule avec la lenteur d'un homme qui refuse de se presser quelles que soient les circonstances. Il se tenait maintenant à la lisière de la scène du crime – verre d'absinthe toujours en main – arborant une expression de courtoisie et de contrariété absolues, superposées avec un art consommé.

Le chef de brigade – un mal'ak d'une beauté austère qui s'appelait, d’après le glyphe gravé sur sa cuirasse, Hadraniel – s'avança vers lui. On sentait dans son pas l’assurance de quelqu'un qui n'avait jamais douté de l’accueil qui lui serait fait.

– Majesté, dit-il avec une inclinaison de tête calculée pour être respectueuse sans être soumise. Nous sommes navrés des circonstances. La Milice Céleste…

– Est chez moi, constata Oberon.

– Est dans sa juridiction, rectifia poliment Hadraniel. La mort d'une licorne constitue un crime contre la Loi Multiverselle, article…

– Je connais l'article.

– Naturellement. Nous serons aussi discrets que…

Ce fut à ce moment qu'Oberon vit la cendre.

Une petite colonne de cendre grise, fine et légère, qui venait de tomber sur le bord de la Pierre des Anciens Serments – une roche de granit rose vieille de douze mille ans, sur laquelle aucun pied non-féerique n'avait jamais posé la moindre empreinte – après s'être détachée du cigare de l'homme en imperméable.

Celui-ci se tenait maintenant debout, à deux pas de là, et regardait Oberon avec une expression poliment catastrophée.

– Oh, dit-il. Oh, je suis vraiment désolé, M’sieur. Je regardais quelque chose dans l'herbe, là, et je me suis approché, et… Enfin, vous savez comment c'est. Mes excuses.

Il fit mine de souffler sur la cendre, ce qui l'étala légèrement.

Sar-Mishné Yownah, se présenta-il en sortant de sa poche quelque chose qui ressemblait à une plaque de métal légèrement voilée. Milice Céleste, brigade criminelle. Vous êtes bien Sa Majesté Oberon ? Parce que j'aurais juste deux ou trois petites questions à vous poser, si vous permettez.

Oberon frissonna légèrement dans son peignoir de soie. Sar-Mishné. Littéralement, chef du second rang. Dans la milice céleste, ça correspondait au grade de lieutenant. Ce qui signifiait que ce petit bonhomme à l’air froissé avait en théorie autorité sur Hadraniel et les autres mal’aika.

Le cerveau d’Oberon éprouvait quelques difficultés à faire coïncider cette notion avec l’apparence de son interlocuteur.

– Ce serait avec plaisir, Sar-Mishné, répondit-il néanmoins avec le respect dû à la fonction. Mais je dois vous dire que je n’ai été informé de la situation que ce matin, peu avant l’aube. Je crains de ne rien pouvoir vous apprendre de plus que ce que vous pouvez constater par vous-même.

Yownah réprima un sourire, ce qui fit hausser à Oberon l’un de ses sourcils parfaitement arqués.

– Ai-je dit quelque chose de drôle, lieutenant ?

– Oh non… pas vous en particulier, M’sieur. C’est juste que tout le monde pense ça, au début. Bon, j’imagine que vous étiez dans vos appartements cette nuit et que vous avez quelqu’un pour le confirmer ? Votre épouse, je suppose ?

Oberon décida de ne pas s’offusquer tout de suite de l’impertinence de la question. Il prit cependant note mentalement de son irritation et se promit d’en référer par missive à Mika’el, histoire que cet être insignifiant comprenne à qui il avait affaire.

– Je peux effectivement produire des témoins, dit-il de façon évasive, s’il s’agit d’une requête officielle de votre part.

– Ce sera pas utile, balaya Yownah d’un vague geste de la main. On va pas se rajouter du travail avec de la paperasserie alors qu’on est entre gens raisonnables, pas vrai ? Mon patron m’a dit que vous étiez quelqu’un de réglo, M’sieur. Et s’il le dit…

Il s'interrompit, regarda la clairière, renifla pensivement.

– Beau royaume, dit-il avec une sincérité totale. Ma femme aurait adoré voir ça. Elle aimait beaucoup les vieilles forêts.


💬 Commentaires 9

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
RaphHary07 • 2 semaines, 6 jours
Toujours aussi captivé !
Quelques annotations, plus des suggestions qu'autre chose. ;-)
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 2 semaines, 6 jours
Lues avec attention, merci :)
👍 1
Filenze • 3 semaines, 4 jours
Super! :) Très chouette à lire :)
👍 1
Hilaze • 3 semaines, 5 jours
Eh bien, le changement d'ambiance assumé est savoureux ! On sent qu'on rentre dans le vif du sujet, avec notre Columbo angélique très très sérieux à ailes de pigeon noctambule. Et tu me donnes envie d'aller réviser la hiérarchie angélique...
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 5 jours
Au passage, cherche la signification de “Yownah” ;)
👍 1
Hilaze • 3 semaines, 5 jours
Le nom a eu du succès pour les PME/TPE d'ailleurs, même sur LinkedIn !
Plus sérieusement, merci pour la transmission culturelle ^^
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 5 jours modifié
Je t'en prie. J'ai failli utiliser la forme modernisée anglo-saxonne, Jonah (oui, comme J. Jonah Jameson dans Spider-Man). Mais finalement, l'hébreu collait mieux avec le caractère angélique du personnage.
👍 1
Hilaze • 3 semaines, 5 jours
Et puis Jonah, en terrain biblique j'aurais pensé à Jonas et sa baleine, donc tu as eu du flair ! ^^ Puis je trouve que l'hébreu, toujours en contexte biblique convient mieux que les évolutions plus récentes (quoique le latin peut passer aussi)
👍 0
CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 5 jours
Jonas est une forme intermédiaire, mais c'est le même nom, avec la même signification.
Oui, dès qu'on touche à la thématique religieuse dans la fiction, je deviens traditionaliste. Juste dans la fiction, hein ! 😅
👍 1