Chapitre 4 : Juridictions

📖 Une licorne est morte en ce royaume ✍️ CharlyZarkov 📝 1252 mots

Hadraniel regardait le rapport préliminaire de Brenig, satisfait comme seul peut l’être quelqu'un dont la vision du monde vient d'être confirmée.

– Puck, dit-il.

Ce n'était pas une question.

Sar-Mishné, fit-il en se tournant vers le petit homme qui se tenait à sa gauche et examinait une baie sauvage cueillie dans un buisson voisin avec une concentration de botaniste amateur. Vous connaissez le dossier Puck ?

Yownah leva les yeux de sa baie.

– Vaguement. Robin Goodfellow. Esprit des bois. Farceur. Il me semble qu'il est connu pour une histoire d’âne, non ?

– C'est une simplification, dit Hadraniel avec le sérieux des êtres qui simplifient rarement. Puck est un archétype de classe Thêta, catégorie Trickster, puissance Psi. C'est une désignation sérieuse, Sar-Mishné.

– Bien sûr, bien sûr, le conforta Yownah en mettant la baie dans sa poche.

– Puissance Psi, ça vous situe juste un cran en dessous de Loki, Coyote, Anansi, Prométhée. Les grands perturbateurs de l'ordre cosmique. Ces entités-là ont des dossiers épais comme ça.

Il écarta les mains d'environ trente centimètres.

– Puck est dans la même catégorie fondamentale. Chaos organique, imprévisibilité structurelle, tendance documentée aux débordements. Regardez le contexte – créature sacrée tuée dans son propre territoire, corne absente, et lui sur les lieux à l'heure du crime juste avant de disparaître. C'est…

– C'est très clair, dit Yownah d’un ton aimable. Travail remarquable, Hadraniel.

– Exactement.

– Vous avez de l'expérience avec les Tricksters ?

Le mal'ak marqua une légère pause.

– Nous avons des protocoles.

– Bien sûr. C'est que – et pardonnez-moi, c'est peut-être une question idiote – un Trickster de puissance Psi, il a conscience de sa propre nature, non ? Il sait qu'il est le suspect idéal dans ce genre de situation.

– Ce qui ne l'empêche pas de…

– Non, non, vous avez tout à fait raison. C'est juste que ma femme – elle avait beaucoup de bon sens, ma femme – elle disait toujours que les gens intelligents font des erreurs intelligentes. Pas des erreurs stupides. Et brûler les yeux d'une licorne sur les lieux d'un crime en laissant par ailleurs autant de traces de sa présence… c'est un petit peu stupide pour quelqu'un de sa catégorie, non ?

Silence.

Hadraniel regarda Yownah.

Yownah regardait à nouveau dans l'herbe, l'air absent.

– Le mobile est établi, dit Hadraniel après un moment. La corne d'une licorne représente une puissance magique considérable. Même un Trickster peut être tenté par…

– Absolument, approuva Yownah. Absolument. De toute façon, vous avez déjà envoyé vos hommes passer les bois au peigne fin à sa recherche, non ?

Hadraniel baissa les yeux malgré lui.

– C’est notre suspect principal, Sar-Mishné, cela me paraissait être une priorité.

Quand il releva la tête, Yownah souriait poliment.

– Vous avez bien fait, dit-il avec bienveillance. Merci pour le briefing. Très instructif. Vous repartez quand ?

*

Le dernier mal'ak disparut dans le ciel à l'instant précis où le soleil franchissait la cime des chênes, et Oberon regarda les colonnes de lumière se résorber avec le sentiment physique d'un nœud qui se défaisait entre ses omoplates.

Ils étaient partis.

Son royaume lui appartenait à nouveau – abîmé, endeuillé, avec une scène de crime dans sa plus belle clairière – mais à lui. Sans armures dorées, sans trompettes réglementaires, sans regards d'une beauté sévère qui évaluaient ses fourrés comme des arbitres des élégances célestes. Et sans Puck, pour ajouter à sa bonne fortune.

Le diablotin restait introuvable. On en avait conclu qu’il avait quitté le royaume et se trouvait désormais ailleurs – ce qui laissait un assez grand nombre de possibilités. On comptait beaucoup sur l’aura magique de la corne de licorne, qu’il avait selon toute apparence emportée avec lui, pour le localiser.

Oberon but une longue gorgée d'absinthe.

Il traversa la clairière maintenant déserte, longea le Ruisseau-qui-rit – qui avait repris une activité prudente et réduite, un petit ricanement de rien du tout, histoire de se faire la main – et remonta le chemin de mousse qui menait aux portes de son palais.

Les portes s'ouvrirent à son approche comme elles s'ouvraient depuis toujours, avec ce soupir de bois ancien et d'air confiné qui était, dans son esprit, indissociable de la notion de chez-soi.

Il entra.

Il parcourut le couloir des Portraits Animés – ses parents éloignés le regardèrent passer avec leurs expressions habituelles de fierté compassée et d'ennui millénaire – tourna à gauche au niveau de la Tapisserie du Premier Hiver, longea la galerie des Trophées de Chasse où rien n'avait été chassé depuis moins de trois siècles, mais où les têtes empaillées avaient développé leurs propres personnalités et commentaient parfois les événements à voix basse…

Et s'arrêta.

L'homme en imperméable était là.

Il se tenait dans le couloir avec l'air de quelqu'un qui se promène, ce qui était précisément l'expression qu'on prend quand on ne se promène pas du tout. Il regardait la Tapisserie du Premier Hiver avec ce qui ressemblait à une attention sincère – les doigts légèrement levés vers un détail du tissage, la tête penchée, le cigare éteint pendant au coin de la bouche à un angle qui semblait défier les lois élémentaires de l'équilibre.

Oberon le regarda.

Il regarda les ailes de pigeon légèrement ébouriffées.

Il regarda le bout de cendre qui menaçait de tomber sur son parquet de bois enchanté vieux de neuf mille ans.

– Comment, dit-il avec un calme admirable, êtes-vous entré dans mon palais ?

Yownah se retourna avec l'expression de quelqu'un qu'on tire d'une rêverie agréable.

– Oh ! Pardon, je ne voulais pas vous déranger, votre Majesté, M’sieur. Je cherchais juste… C'est magnifique, cette tapisserie, au fait. Ma femme collectionnait les tapisseries. Enfin, les reproductions en miniature, on n'avait pas vraiment la place pour les…

– Comment êtes-vous entré ?

– Par une porte, dit Yownah comme si c’était la chose la plus évidente au monde. Il y en a beaucoup, dans un palais comme celui-ci. Dites-moi, Majesté – la Reine Titania, elle est par là ?

Il indiqua vaguement le fond du couloir.

– Je voudrais pas la déranger non plus, bien sûr. Juste lui poser deux ou trois petites questions. Une formalité. Elle était proche de la licorne, j'ai cru comprendre ? Les dames d'honneur m'ont dit…

– Vous avez parlé aux dames d'honneur.

– Elles sont charmantes. La petite Missel surtout. Bon, elle parle beaucoup, hein…

– Lieutenant, loin de moi l’idée de vous apprendre votre métier, mais ne devriez-vous pas plutôt être à la recherche de Puck ?

– Puck ? fit Yownah comme s’il avait totalement oublié de qui il s’agissait. Oh oui, Puck. Robin Goodfellow. Vous savez qu’Hadraniel et ses collègues ont retourné tout votre royaume ce matin – c’est un peu plus petit qu’à une époque, non ? – et qu’ils ont pas trouvé la moindre…

Il s'interrompit. Plissa les yeux vers quelque chose derrière Oberon.

– Dites, c'est un portrait de qui, là, le troisième en partant de la gauche ? Parce que la ressemblance avec Votre Majesté est frappante, mais il y a quelque chose de différent dans le regard. Un cousin ?

Oberon inspira lentement.

Dans sa longue existence, il avait négocié avec des dieux, défié des titans, gouverné des peuples de l'invisible avec une autorité que les mortels n'auraient pas su nommer. Il avait traversé des guerres féeriques dont les humains ne conservaient que de vagues cauchemars.

Jamais il n'avait eu aussi clairement conscience d'avoir perdu le contrôle d'une situation.

– La Reine, dit-il avec une dignité souveraine, est dans ses appartements. Je vais la faire prévenir de votre…

– Oh non, non, non, dit Yownah avec un geste d'horreur polie. Surtout pas. J'aime pas qu'on prévienne les gens, ça les stresse inutilement. Je vais juste… Si vous me montrez le chemin, Majesté, je vous dérangerai plus du tout.

Il sourit.

C'était un sourire extraordinairement ordinaire.

– Enfin, dit-il, pas longtemps.

💬 Commentaires 4

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Hilaze • 2 semaines, 4 jours
Ce texte est toujours aussi savoureux, merci pour les rires !
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RaphHary07 • 2 semaines, 6 jours
L'histoire est toujours aussi captivante. On sent l'inspiration d'un certain inspecteur de la télévision pour le personnage de Yownah. ^^
Quelques suggestions, rien de méchant.
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CharlyZarkov Auteur • 2 semaines, 6 jours
C'est pas une inspiration... c'est bien lui.
Cherche la traduction de Yownah ;)
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RaphHary07 • 2 semaines, 6 jours
Le pauvre, même dans sa vie d'après ?
Pas de repos pour les héros, pas vrai… ;-)
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