Chapitre 5 : La Reine

📖 Une licorne est morte en ce royaume ✍️ CharlyZarkov 📝 1047 mots

Les appartements de Titania occupaient l'aile ouest du palais, là où la lumière entrait la dernière et restait la plus longtemps – un privilège architectural qui datait d'une époque où le choix avait été romantique plutôt que stratégique, et dont personne ne parlait plus.

Oberon frappa à la porte avec les deux coups précis et distants qui constituaient, depuis deux cent cinquante ans, l'intégralité de leur langage commun en matière de demande d'accès.

– Elle est peut-être occupée, dit-il sans inflexion particulière.

– Oh, on attend, dit Yownah agréablement. J'ai tout mon temps.

Un silence.

– Entrez, dit la voix de Titania.

Elle avait une qualité particulière, cette voix – celle d'une chose ancienne qui avait appris très tôt que l'effort était vulgaire. Elle ne portait pas. Elle n'avait pas besoin de porter. Elle était simplement là où elle devait être, comme la lumière l'est dans une pièce que l'on vient d'ouvrir.

Oberon poussa la porte.

Titania était assise à sa coiffeuse – non pas en train de se coiffer, mais dans cette posture de repos absolu que certaines femmes ont et qui ressemble à de la méditation sans en être. Elle portait un déshabillé couleur d'aubépine, ses cheveux relevés avec cette négligence qui demande du temps et de l'art. Dans le miroir, son reflet regardait les visiteurs avec une expression de surprise polie parfaitement calibrée.

Ses yeux glissèrent sur Oberon – un regard neutre comme une signature sur un formulaire – et se posèrent sur Yownah.

Là, ils s'arrêtèrent. Pas longtemps. Une fraction de seconde de trop, peut-être. Le temps d'enregistrer quelque chose d'inattendu.

– Titania, dit Oberon avec la chaleur d'une lecture de minutes de réunion, voici le Sar-Mishné Yownah de la Milice Céleste. Il souhaite te poser quelques questions. Une formalité, paraît-il.

– Tout à fait, dit Yownah depuis le seuil. Je suis vraiment désolé de vous déranger, Majesté. À cette heure, en plus. Mes condoléances pour la licorne – je crois qu'elle était à votre service depuis longtemps ?

– Depuis le Deuxième Âge, dit Titania.

Sa voix ne changea pas. Ses mains restèrent posées sur le bord de la coiffeuse.

– Le Deuxième Âge, répéta Yownah avec ébahissement. C'est… Oui. C'est long. Ma femme disait qu'on se remet jamais vraiment de perdre quelqu'un qu'on connaît depuis longtemps. Elle avait perdu une amie d'enfance, une fois, et…

Il s'interrompit.

– Pardon. Vous êtes pas là pour entendre mes histoires.

Il entra dans la pièce avec cette façon qu'il avait de se déplacer – pas exactement discrètement, mais comme si l'espace qu'il occupait était toujours légèrement ailleurs que là où on le regardait. Il s'arrêta devant une étagère de fioles et de flacons rangés avec une précision de pharmacien et les examina avec curiosité.

– Magnifique, dit-il. On sent que chaque chose est à sa place depuis très longtemps.

– Certaines, dit Titania.

Oberon, qui connaissait chaque nuance de cette voix comme on connaît par cœur un texte jadis aimé et dont on a fini par se lasser, perçut quelque chose – une légère variation dans la température du silence qui suivit – et se demanda brièvement ce que ça signifiait.

– Je peux vous laisser, dit-il.

– Restez, dirent Titania et Yownah, simultanément.

Ils se regardèrent.

– Ça ne prendra pas longtemps, dit Yownah avec son sourire ordinaire. Et puis c'est toujours bien d'avoir un témoin, non ? Ma femme disait… Enfin. Majesté, dit-il en se tournant vers Titania, est-ce que vous pouvez me dire où vous étiez cette nuit ? Disons entre les Vêpres des Lucioles et l'aube ?

– Ici, dit Titania. Dans mes appartements.

– Seule ?

Une pause d'un quart de seconde. Parfaitement contrôlée.

– Seule.

– Bien sûr, bien sûr, dit Yownah en regardant à nouveau les fioles. Vous dormez bien, en général ? Moi j'ai toujours eu du mal à dormir dans les chambres neuves. Ma femme, elle, elle s'endormait partout, c'était…

Il s'interrompit à nouveau. Se racla la gorge.

– Pardon. Donc, vous n'avez rien entendu. Rien de particulier dans la nuit.

– Rien.

– Hmm.

Il prit une des fioles, la regarda à contre-jour. La reposa exactement où elle était.

– C'est curieux, dit-il d'un ton qui indiquait que ce n'était pas curieux du tout, mais qu'il allait quand même en parler. La Clairière de la Pleine Lune est à – Brenig m'a dit, ce matin – à environ quatre cents pas de l'aile ouest. Par vent calme, on entend les bruits du Pré des Serments depuis vos fenêtres, m'a dit la petite Missel.

Titania ne bougea pas.

– La nuit était calme, dit-il doucement.

Dans le miroir, le reflet de Titania regardait Yownah. Yownah regardait les fioles. Oberon regardait sa femme regarder Yownah, et quelque chose de très vieux et de très froid remua dans sa poitrine – pas de la jalousie, il avait oublié ce que ça faisait, mais quelque chose d'adjacent, quelque chose qui ressemblait à une prise de conscience.

Elle le regardait comme elle regardait les choses qui l'intéressaient vraiment.

Ça faisait très longtemps qu'il n'avait pas vu ça.

– Je n'ai rien entendu, dit Titania. Je suis une lourde dormeuse.

– Ah, dit Yownah avec une conviction totale. Ma femme l’était aussi.

– Par ailleurs, ajouta la reine, les licornes ne poussent aucun cri, même à l’agonie. Ce n'est pas dans leur nature.

Il se retourna enfin, et son regard – ce regard vague et bienveillant qui semblait toujours tomber légèrement à côté – se posa sur elle avec quelque chose à l’intérieur qui n'était pas tout à fait de la vague bienveillance.

– Ah bah oui, dit-il, ça fait sens. Tout à fait sens, M’dame, Votre Majesté. Je vous remercie. Vous m'avez été très utile. Je crois que c'est tout pour l'instant.

Ce pour l'instant flotta dans l'air de la pièce comme une fumée de cigare.

– Oh, une dernière chose, dit-il depuis le seuil – et Oberon vit Titania se figer imperceptiblement, d'un seul tendon, quelque part dans l'épaule droite.

Yownah souriait.

– Votre déshabillé, dit-il. La couleur est remarquable. Ma femme avait un châle à peu près de cette teinte. Elle disait que c'était la couleur des choses qui durent.

Il inclina la tête.

Sortit.

Le silence qui suivit avait une texture particulière.

Ce fut Oberon qui le brisa, parce que c'était dans sa nature et parce qu'il ne pouvait pas s'en empêcher :

– Alors ?

Titania regardait la porte fermée.

– Alors quoi ? dit-elle.

– Tu penses qu’il t'a crue ?

Une longue pause.

– Non, dit Titania.

Sa main droite, posée sur la coiffeuse, était parfaitement immobile.

– Non, répéta-t-elle plus bas. Je ne pense pas.

💬 Commentaires 7

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Hilaze • 2 semaines, 2 jours
J'apprécie toujours autant ce mélange entre notre inspecteur et les Forces, les Lois de ce monde bien décalé, où finalement... Beaucoup savent !
👍 1
Cyr_Roivan • 3 semaines, 2 jours
Et c'est évidemment ce principe qui me guide dans ce que j'écris et dans la façon dont je le fais.
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 2 jours
Nous sommes bien d'accord – et en ce qui me concerne, je trouve que tu y parviens très bien !
👍 1
Cyr_Roivan • 3 semaines, 1 jour
;-)
👍 1
Cyr_Roivan • 3 semaines, 2 jours
Je pose cette fois-ci mes valises ici. Je voulais attendre d'en savoir un peu plus sur cet inspecteur tombé du ciel. Confirmer mes premières impressions. Voir si la magie opérait au-delà d'un seul chapitre.
Je ne le nommerai pas, mais c'est bien lui. Et je confirme que la magie continue à opérer jusqu'à ce chapitre-ci.
Incidemment, ça me donne sérieusement envie de me replonger dans mon coffret de l'intégrale de ses enquêtes...
On en retrouve tous les éléments narratifs. Le personnage, ses habitudes, ses tics et manies, son apparence, ses répliques... Et une de mes choses préférées : son habitude de se faire plus bête qu'il ne l'est.
Et évidemment, on sait qui a commis le meurtre et le but du jeu est de savoir comment il va attraper le (la) coupable. C'est vraiment excellent de le retrouver ainsi, dans ce cadre... dépaysant.
A vrai dire, mais à chacun sa sensibilité, c'est ce que je cherche dans une histoire. Qu'elle soit captivante. Quelle qu'en soit la raison, et il peut y avoir plusieurs façons d'obtenir ce résultat. La technique, la narration, le style, les idées et les messages sous-jacents, ok, pourquoi pas. Très bien même si tout cela est au rendez-vous. Mais en ce qui me concerne ce n'est pas ce qui fait une bonne histoire. Combien de récits verbeux et ennuyeux au possible j'ai pu lire d'auteurs "à la mode", mais qui, j'en suis désolé, de mon point de vue n'avaient pas su raconter leur histoire.
Là, pa ni pwoblem !
J'attends la suite de pied ferme.
Que huit chapitres ?
T_T
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 2 jours
Que 8 chapitres *pour cette enquête*, oui.
Maaaais... il est possible qu'il y en ait d'autres par la suite :)
Merci encore de tes commentaires encourageants. Et puisque tu as reconnu notre lieutenant, je te suggère maintenant de chercher le sens de son nom angélique.
Au fait, entre 2 épisodes de l'intégrale, je t'invite aussi à (re)voir les 2 autres sources d'inspiration de cette histoire : Les Ailes du désir, de Wim Wenders, et Princess Bride, de Rob Reiner.
Des œuvres qui ont toutes en commun un... petit détail, M'sieur ;)
👍 0
Cyr_Roivan • 3 semaines, 2 jours
Ah oui !
C'est vrai, j'avais oublié !
Le même mais en hébreu !
Cerise sur le gâteau obligée, étant donné son passage par... là-haut.
Fabulous.
👍 1