Chapitre 6 : Ce que cache la lumière
Yownah passa le reste de la journée à se promener.
C'est du moins ce que tout le monde vit – le Sar-Mishné céleste qui déambulait dans les couloirs et les jardins du palais avec son air de visiteur distrait, s'arrêtant ici pour regarder une fresque, là pour examiner un buisson taillé en forme de cerf, plus loin pour échanger trois mots avec un jardinier-gnome qui n'avait pas l'habitude qu'on lui pose des questions et qui répondit donc beaucoup plus qu'il n'aurait dû.
Ce que personne ne vit, parce que personne ne regardait vraiment – parce qu'on ne regarde jamais vraiment ce qui a l'air de ne rien faire – c'est qu'il regardait tout.
La Grande Salle d'Audience d'abord, avec ses colonnes de bois vivant dont les branches s'entrelaçaient au plafond en une voûte végétale permanente. Les servantes qui circulaient avec leurs plateaux de lumière concentrée. L'estrade royale et ses deux trônes – l'un légèrement plus usé que l'autre, l'autre légèrement plus petit, un écart de quarante centimètres entre les deux qui racontait deux cent cinquante ans d'histoire conjugale sans dire un mot.
Il nota l'écart. Il nota beaucoup de choses.
La salle des Trophées Sylvestres ensuite, où les trophées en question n'étaient pas des têtes d'animaux mais des fragments de nature pétrifiée – première feuille de chaque automne depuis le commencement du royaume, premières neiges conservées dans des sphères de résine, graines de plantes disparues. Un musée du Temps féerique rangé avec la méticulosité d'un être qui craint l'oubli.
Il s'attarda devant une vitrine.
S’y trouvaient les offrandes à Féerie – une collection de cadeaux diplomatiques offerts à la couronne depuis des millénaires, exposés selon un protocole d'ancienneté qui remontait à avant l’invention des protocoles : défenses sculptées, miroirs enchantés, tissus de lune, fioles de magie pure d’une multitude de nuances. Des choses d'une beauté dangereuse, rangées là où tout le monde pouvait les voir et où personne ne les regardait vraiment, parce qu'elles avaient toujours été là.
Au centre, entre une harpe de roseau tressé qui jouait toute seule des airs de pluie et un collier constitué des premières étoiles filantes – entre ces deux choses d'une ancienneté vertigineuse – il y avait une corne.
Blanche. Légèrement irisée. Spiralée, avec cette précision géométrique qui n'appartient qu'aux choses que la nature fabrique quand elle ne se surveille pas. Posée sur un petit socle de mousse avec une étiquette en écriture féerique ancienne.
Yownah la regarda longtemps. Être devenu une créature du Verbe avait ses avantages : sa nature angélique lui permettait de lire et de comprendre n’importe quelle langue, aussi ancienne ou obscure qu’elle soit. Ça disait : Relique de la Licorne tombée au combat lors de la Guerre contre la Grande Terreur – 1er Âge.
L'étiquette était visiblement très ancienne. Le socle de mousse, lui, paraissait frais du jour, mais c’était probablement l’effet d’un enchantement.
Il sortit de sa poche un bout de papier froissé et nota quelque chose avec un crayon qui avait grand besoin d’être taillé.
– Belle pièce, n’est-ce pas ? dit une voix derrière lui.
Il se retourna. Missel, la fée-papillon aux ailes ocre, le regardait avec les grands yeux de quelqu’un qui a décidé d’avoir une opinion sur tout et de la partager.
– Elle a toujours été là ? demanda Yownah.
– La corne ? Depuis toujours. Depuis bien avant moi en tout cas. D’ailleurs, regardez, lieutenant, c’est écrit sur l’étiquette : 1er Âge.
– Bien sûr, dit Yownah. Bien sûr.
Il regarda à nouveau l’étiquette.
– Vous savez ce qui est drôle ?
– Non ?
– Eh ben, dès que je suis entré ici, avant même de lire l’étiquette, je me suis fait la réflexion : “cette corne, elle a l’air d’être là depuis toujours”. On dirait qu’on a construit la pièce autour, vous voyez ce que je veux dire ?
Missel hocha la tête avec enthousiasme.
– Oh oui, c’est tout à fait ça !
– Mais c’est curieux, tout de même.
La tête de la fée se pencha légèrement sur le côté, son front parfait soudain creusé d’une minuscule ride verticale, juste au-dessus de son petit nez en trompette.
– Qu’est-ce qui est curieux, lieutenant ?
– Ben, vous voyez cette harpe et ce collier autour de la corne ? Ce sont des reliques d’avant le 1er Âge – c’est écrit sur les étiquettes. Et bizarrement, elles font moins anciennes. Enfin, elles dégagent aussi l’idée d’ancienneté, mais de façon moins visible. Moins ostentatoire. Comme si… elles en avaient pas besoin.
Missel écarquilla les yeux – un tout petit peu, mais ça n’échappa pas au regard de Yownah.
– Ça me fait penser à une petite nièce de ma femme qui faisait tout pour avoir l’air plus âgée, quand elle était gamine. Elle mettait les chapeaux de paille de sa mère, ses lunettes de soleil, ses colliers de perles en toc, elle lui piquait même son parfum… Ahah, la petite diablesse.
– Je… je ne suis pas sûre de vous suivre.
– Vous pouvez faire quelque chose pour moi, Missel ? J’aimerais que vous ouvriez cette vitrine – oh, pas pour toucher à quelque chose, rassurez-vous. Non, juste pour sentir.
La fée fit apparaître une petite clé dorée entre ses doigts et s’exécuta sans mot dire.
– Vous… vous pouvez sentir, lieutenant.
– Non, je préfère que ce soit vous. Mon odorat est plus vraiment ce qu’il était (il exhiba son tronçon de cigare). Une mauvaise habitude qui m’a suivi dans ma nouvelle existence, je le crains. Allez-y, penchez-vous et dites-moi ce que vous sentez.
Missel approcha son nez de la corne et de l’étiquette datée du 1er Âge qui l’accompagnait, sur son présentoir de mousse éternellement verte.
– Ça… ça sent l’encre, lieutenant. L’encre fraîche.
– Hmm, dit Yownah.
Ce hmm ne contenait aucune surprise.
*
Il trouva le smartphone deux heures plus tard.
Il le trouva parce qu'il cherchait – méthodiquement, silencieusement, dans les angles morts du palais que les servantes ne nettoyaient pas et que les gardes ne surveillaient pas, parce qu'il n'y avait rien à y surveiller. Les recoins où on pose les choses qu'on veut oublier provisoirement. Le dessous d'un escalier de pierre bleue qui menait à une tour désaffectée, entre une paire de bottes de jardinage et une caisse de lampions.
Un rectangle de verre et de métal noir.
Yownah s'accroupit.
Il le regarda sans le toucher pendant un long moment, avec cette immobilité qui n'était pas dans sa nature mais qu'il s'imposait parfois, dans les moments où quelque chose d'important était sur le point de se passer à l'intérieur de lui.
Il le connaissait. Pas ce modèle exact – ce modèle n'existait pas encore quand il était en vie – mais la forme générale, le principe, la promesse tenue dans ce rectangle. Il en avait vu les premiers exemplaires. Sa femme en avait eu un, vers la fin.
Vers la fin.
– Qu’est-ce que vous faites là, lieutenant ?
Le ton était poli, mais tranchant comme un fil d’épée. Yownah tourna la tête et vit Oberon qui le regardait, aussi impassible et aristocratique qu’il parvenait à l’être malgré l’épuisement imminent de ses réserves de patience. Il avait revêtu une chemise à jabot et une redingote d’un bleu-vert irisé qui rappelait les plumes d’un paon.
– Oh rebonjour, M’sieur, Votre Majesté. Très élégant, ce que vous portez. Vous voyez, je fouine. C’est mon boulot, quand il y a eu crime.
– Vous allez avoir besoin de fouiner dans mes appartements, également ? Parce que je préférerais être prévenu, si jamais c’est le cas.
Yownah sourit aimablement.
– Oh non, M’sieur, Votre Majesté, rassurez-vous, ce ne sera pas nécessaire. J’ai trouvé ce que je cherchais, voyez ?
Il produisit le smartphone en se relevant. Oberon toisa l’objet d’un œil vaguement méprisant, ce qui était la façon dont il regardait les choses par défaut quand elles lui étaient inconnues – et pouvaient s’avérer être de mauvaises surprises.
– Qu’est-ce que c’est ? Un miroir magique de mauvaise qualité ? Vous savez que ce palais regorge d’artefacts plus intéressants que cette... pacotille.
– J’en doute pas, votre Majesté. Mais ça, c’est pas quelque chose qui devrait se trouver ici. Si ça ne vous fait rien, je vais l’emporter avec moi. De toute façon, quelque chose me dit que personne ici va revendiquer sa propriété.
–Est-ce que ça signifie que vous vous en allez ?
–Mais oui. Je ne vous embête pas plus longtemps, M’sieur.
Le soulagement sur le visage d’Oberon fut visible un bref instant, comme une éclaircie fugitive dans un ciel nuageux.
–Et… en ce qui concerne Puck ? demanda-t-il. Vous avez une piste ?
–Toujours pas. Il est possible qu’on le revoie jamais. C’est grand, un Multivers. J’espère que ça vous contrarie pas trop, M’sieur...?
Oberon ne répondit pas. Yownah n’avait pas besoin qu’il le fasse. Ses yeux avaient littéralement brillé de joie à l’idée que le Goodfellow ait déserté pour de bon le pays des fées.
–Bon retour, lieutenant, murmura-t-il entre ses dents parfaites. Mes amitiés à Mika’el.
Yownah acquiesça respectueusement, tout en se dirigeant vers la sortie.
–J’y manquerai pas, M’sieur.
Il franchit le seuil et prit son envol en laissant quelques plumes grises derrière lui. Oberon claqua des doigts. Un gnome en livrée jaune apparut aussitôt et effectua une génuflexion.
–Nettoyez-moi ça, dit le roi sans chercher à dissimuler son dégoût. Je ne veux plus voir une seule plume ou trace de cendre dans ce palais.
*
Perché sur la plus haute tour du palais d’Oberon et Titania, entre deux gargouilles de pierre bleue profondément endormies, Yownah observait l’objet qu’il avait trouvé. Il paraissait neuf. L'écran s'alluma brièvement sous la pression de ses doigts – pas mort, donc, ou du moins pas tout à fait – et afficha pendant une seconde une interface qu'il ne reconnut pas, quelque chose de trop fluide, trop vivant pour être un simple fond d'écran, quelque chose qui sembla le regarder en retour avant que l'appareil ne s'éteigne à nouveau.
Quelque chose qui était presque une conscience, sans l’être tout à fait.
Il avait quitté le monde d’où venait cette chose en 2011. Ce rectangle était donc postérieur de quinze ans à sa mort. Quinze ans de monde qui avait continué – de rues, de visages, de choses inventées, de choses perdues – sans qu'il y soit.
Sa femme avait peut-être vu ça. Tenu ça dans sa main.
Il resta accroupi un moment, le rectangle de verre noir dans sa paume, et sur son visage passa une émotion qu'aucun habitant du palais féerique n'aurait su nommer parce qu'ils n'avaient pas le mot pour ça – le mot deuil, le deuil ordinaire et humain d'un homme qui mesure l'étendue de ce qu'il a perdu – ou manqué.
Puis il se racla la gorge.
Rangea le téléphone dans la poche de son imperméable.
Se releva.
– Bon, dit-il pour personne.
Il avait vu des films. Pas beaucoup – il préférait le base-ball et les puzzles – mais il en avait vu. Il savait ce qu'était une intelligence artificielle, du moins il croyait le savoir : quelque chose de froid, de logique, de menaçant, dans un sens abstrait et cinématographique. L’ordinateur du vaisseau spatial qui refusait d'ouvrir les portes. Des robots qui décidaient que les humains étaient le problème.
Pas ça. Pas quelque chose qui tenait dans une poche et que la Reine des Fées consultait en secret dans les coins sombres de son propre palais.
Il sortit à nouveau le téléphone. Le regarda.
– Alors c'est vous, dit-il doucement, comme il aurait parlé à un suspect qu'il venait de localiser. C'est vous qu'elle est allée retrouver.
L'écran ne s'alluma pas.
– Hmm, dit Yownah.
Il le rangea à nouveau et regarda au loin, vers les bois, le cigare éteint pendant au coin de la bouche, ses ailes de pigeon légèrement ébouriffées dans son dos.
Il avait besoin de réfléchir.
Il avait besoin d'un verre et d'un endroit qui ne soit pas un palais féerique.
Il connaissait une taverne.
💬 Commentaires 3
Notre couple royal chercherait-il la modernité ? Et l'entité du début, serait-ce un élément nouveau auquel la Reine concède une place malvenue ?