I sur II) Maret

📖 Veillée ✍️ S.Chervonny 📝 2333 mots

Le téléphone sonna à cinq heures quarante-deux.

Maret n'était pas vraiment endormi. Depuis trois ans, depuis que Corinne était partie avec les cartons et le chat, il dormait par petites tranches. Les yeux presque fermés, l'oreille en alerte, la main à quinze centimètres du téléphone. Il décrocha avant la deuxième sonnerie. L'habitude des mauvaises nouvelles, c'est qu'on les attendait avant même qu'elles arrivent.

L'adresse était dans le quartier des Tilleuls. Troisième étage, appartement B. Une voisine avait appelé le numéro d'urgence à cinq heures vingt. Elle avait dit : quelque chose ne va pas. Elle n'avait pas su dire autre chose. Dans ce métier, Maret avait appris que les gens qui appellent et ne savent pas dire autre chose que quelque chose ne va pas sont ceux qui ont vu la chose la plus difficile à nommer.

Il s'habilla dans le noir. Chemise froide contre la peau. Chaussures déjà lacées. Il ne les défaisait jamais complètement, plus depuis quelques années, sans s'en rendre compte vraiment, une adaptation de l'organisme à la nature du travail. Dans la cuisine il ne prépara pas de café. Il avait appris ça avec le temps : le café l'affûtait d'une façon qu'il préférait ne pas avoir les matins de scènes de crime. Il valait mieux arriver émoussé. Garder quelque chose entre soi et ce qu'on allait voir.

Dehors, il gelait. Novembre qui sentait déjà janvier. Le ciel était noir d'encre, sans étoiles, le genre de ciel qui ne promet rien et tient parole. Les rues du quartier des Tilleuls étaient vides à cette heure, propres de cette propreté de nuit qui disparaît avec le jour, des rues de province où seuls les coupables et les flics circulent avant six heures du matin. Des immeubles de briques rouges, années soixante, pas encore réhabilités, on les réhabiliterait bientôt, sans doute, et d'autres gens habiteraient là, des gens avec des vélos dans le couloir et des coursives en teck. Pour l'instant, c'était encore un quartier normal, c'est-à-dire pauvre, c'est-à-dire réel.

Maret gara la voiture en double file. Laissa le gyrophare éteint.


La voisine qui avait appelé s'appelait Mme Prioul. Soixante-huit ans, chevelure grise en permanente serrée, un peignoir à fleurs bordeaux noué sur la poitrine comme une armure improvisée. Elle attendait au bas de l'escalier, les bras croisés, les pieds dans des mules en mouton synthétique. Elle ne pleurait pas. Elle avait l'air de quelqu'un qui a déjà dépensé ses larmes et à qui il n'en reste plus que pour les vraies urgences : les enterrements, les anniversaires qui reviennent, les choses qui méritent encore quelque chose.

— Je dormais pas, dit-elle. J'entends tout dans cet immeuble. Les pipes, les planchers, les disputes. Le bébé pleurait depuis hier soir, hier après-midi même. Et puis vers cinq heures il a plus pleuré. J'sais pas pourquoi c'est ce silence qui m'a réveillée.

Elle regarda ses propres mains.

— Le silence, ça fait plus de bruit que le reste, des fois.

Maret nota. Il lui dit de ne pas bouger, de ne parler à personne d'autre que lui. Elle acquiesça sans conviction, le genre d'acquiescement qui signifie oui mais pense je ne vois pas comment je ferais autrement. Il y avait dans ses yeux quelque chose de lourd, de rentré, une culpabilité spécifique, celle des gens qui ont entendu pendant des heures et n'ont frappé à aucune porte.

L'appartement était au troisième. La cage d'escalier sentait le chou et la lessive. La minuterie cliquetait dans le silence. Porte B, troisième à gauche, pas fermée à clé, juste poussée, légèrement entrouverte, comme si quelqu'un avait voulu laisser une issue ou laisser entrer l'air de la nuit, ou les deux, ou ni l'un ni l'autre, comme si quelqu'un avait simplement oublié ce que les portes fermées à clé voulaient dire.

Maret poussa avec son coude, enfila les gants.


L'entrée était rangée. Chaussures alignées le long du mur : des baskets blanches, des bottines marron, une paire de chaussures plates vernies noires, toutes disposées avec soin, les pointes vers la porte, comme chez quelqu'un qui connaît l'importance des petits ordres quand le reste menace de partir. Un manteau pendu à un crochet, bordeaux lui aussi, avec une tache sombre au revers que Maret regarda un moment sans s'approcher. Des clés sur la console. Un porte-monnaie fermé, usé aux angles. Des sacs de course posés dans le couloir, pas encore vidés : du lait entier, des céréales premier prix, des pots de compote pour bébé en rangées roses et orangées. Une vie dans ses accessoires. Ses preuves de normalité.

Le couloir donnait sur un salon, une cuisine, une chambre, et, au fond à gauche, une salle de bain dont la porte était entrouverte elle aussi.

Il alla d'abord là où il ne voulait pas aller.

Il s'arrêta sur le seuil. Inspira une fois, lentement, par le nez. Il avait fait ça de nombreuses fois dans sa carrière. S'arrêter sur un seuil, poser les yeux, nommer ce qu'il voyait dans sa tête pour le neutraliser. Ça ne devenait pas plus facile. Ce qu'on espère, avec les années, c'est que ça devienne gérable. Que la chose qu'on voit passe d'abord par la case profession avant d'atteindre la case humanité. C'est rarement le cas.

Le bébé était dans la baignoire.

Six semaines, peut-être huit. Maret n'était pas légiste et n'allait pas s'y risquer. Les petites mains fermées. Le visage légèrement tourné sur le côté, comme si l'enfant cherchait quelque chose sur le carrelage blanc. L'eau dans la baignoire était froide depuis longtemps, à peine trouble, une eau qui avait renoncé. Autour de la baignoire, posés avec soin sur le bord en plastique blanc : un canard jaune en caoutchouc, une petite girafe verte en silicone, un hochet à billes translucides. Quelqu'un les avait disposés là, avec attention, dans un ordre particulier. Pour que le bain soit gai. Pour que l'enfant ne soit pas seul dans l'eau.

Maret resta immobile trente secondes. Peut-être davantage. Puis il sortit de la salle de bain, referma la porte derrière lui. Pas complètement, juste pour ne plus voir, pour laisser les techniciens faire leur entrée dans l'ordre, et traversa le couloir.


Elle était dans le salon.

Assise par terre, le dos contre le canapé, les genoux remontés contre la poitrine. Elle avait les bras noués autour de ses tibias, la tête posée sur ses genoux, et elle se balançait doucement d'avant en arrière, pas vite, pas frénétiquement, régulièrement, dans un tempo largo, métronomique, le balancement de quelqu'un qui se berce parce qu'il n'y a personne d'autre pour le faire. Elle portait une chemise de nuit blanche à motifs floraux, des chaussettes grises, ses cheveux défaits répandus autour du visage. Elle ne leva pas les yeux quand il entra. Elle ne changea pas de rythme.

Maret s'accroupit à distance raisonnable. Il ne la toucha pas.

— Madame.

Le balancement continua.

— Madame, je suis l'inspecteur Maret. Pouvez-vous me dire votre prénom ?

Un silence. Pas le silence de quelqu'un qui refuse de parler. Le silence de quelqu'un qui est ailleurs, qui entend les mots de très loin et doit d'abord décider si le voyage vers la réponse en vaut la peine.

— Anna, dit-elle enfin. Voix plate, sans modulation, émise de quelque part en dessous des mots.

— Anna comment ?

— Verek.

Il nota. Regarda ses mains. Les mains d'abord, toujours, depuis le début de sa carrière. Propres. Un ongle cassé à l'index gauche. Pas de sang visible. Les ongles mordillés sur deux doigts de la main droite, les cuticules arrachées jusqu'à la petite lune.

— Il y a quelqu'un qu'on peut appeler pour vous ?

Elle posa les yeux sur lui pour la première fois. Des yeux clairs, presque incolores, du vert ou du gris selon la lumière, qui donnaient l'impression de regarder à travers lui plutôt que sur lui. Pas les yeux de quelqu'un de dangereux. Les yeux de quelqu'un qui a fini de se battre contre quelque chose et qui se trouve maintenant de l'autre côté, dans ce pays calme et terrible où il n'y a plus rien à combattre.

— Non, dit-elle. Y'a personne.


L'équipe arriva vingt minutes après. La légiste, deux techniciens, Ramirez qui avait l'air d'avoir enfilé son manteau sur son pyjama. Maret les laissa travailler, sortit de la pièce principale, alla dans la cuisine.

Il resta debout près de la fenêtre. L'aube commençait à poser son gris sur les toits de briques. Un gris spécifique au nord, pas une couleur, une absence de couleur, l'endroit où toutes les couleurs seraient épuisées. Dans la cour, un pigeon marchait en cercles sur le bitume mouillé avec la persévérance absurde de tout ce qui est vivant.

Sur la table de cuisine, un carnet à spirales, couverture bleue, ouvert à une page du milieu. Une écriture serrée, irrégulière, qui alternait entre le français et une autre langue. Des consonnes groupées, des voyelles absentes, le tchèque peut-être. Maret s'approcha sans toucher. Se pencha, lut.

Des listes. Des fragments. Une phrase qui revenait, au fil des pages visibles, de plus en plus serrée, de plus en plus grande : il ne faut pas qu'il reste ici, il ne faut pas qu'il reste ici, il ne faut pas qu'il reste…

Et puis, sur la dernière page, en majuscules, d'une main presque enfantine : JE L'AI MIS EN SÉCURITÉ.

Maret se redressa. Regarda le plafond de la cuisine, la tache d'humidité en forme de continent, les néons qui clignotaient une fois toutes les trente secondes. Il pensa qu'il faudrait faire analyser le carnet. Il pensa à d'autres choses qu'il repoussa.


Au commissariat, elle attendit dans la salle d'audition sans demander son avocat, sans faire les gestes que font les gens qui se souviennent de leurs droits. Elle s'assit sur la chaise, posa les mains à plat sur la table, et attendit comme on attend dans une gare, sans impatience et sans espoir particulier. On lui apporta un café qu'elle ne toucha pas. On lui apporta de l'eau. Elle but l'eau en tenant le verre à deux mains, avec précaution infinie, comme si c'était la dernière chose encore intacte.

L'interrogatoire dura trois heures.

Elle répondit à tout. Brno, République tchèque. Venue en France il y a trois ans, une idée, un espoir, le genre d'espoir qui ressemble à de la géographie. Le père : un homme prénommé Damien, trente et un ans, rencontré dans une brasserie où elle faisait la plonge. Il était parti en juin, quand elle lui avait annoncé la grossesse, parti du genre qui ne revient pas, qui change de numéro, qui disparaît dans la ville comme une pluie dans le sol. Elle ne lui avait pas écrit. Ça ne sert à rien, dit-elle, d'écrire à quelqu'un qui a décidé de ne pas exister.

— Racontez-moi la nuit dernière, Anna.

Elle inclina la tête, comme si elle cherchait la nuit quelque part dans la salle.

— Il pleurait depuis le soir. Depuis hier matin, même. Des fois il faisait ça, longtemps, et je savais pas quoi faire. J'avais lu. J'essayais tout. Et il continuait. Et ça entrait dans la tête comme une aiguille, et j'entendais plus rien d'autre que ça.

— Et puis ?

— Et puis j'ai compris ce qu'il fallait faire.

Maret ne dit rien.

— Pour lui. Pas pour moi. Pour lui, dit-elle. Sa voix ne vacilla pas. Ce n'était pas de la froideur, c'était quelque chose d'autre, la voix de quelqu'un qui a traversé quelque chose de si extrême que l'autre côté ressemble à de la sérénité.

— Qu'est-ce que vous aviez compris ?

Elle le regarda droit dans les yeux, les siens presque transparents dans la lumière des néons.

— Que ce monde-là était pas fait pour lui.


À midi, Maret suspendit l'interrogatoire. Dans le couloir, Ramirez l'attendait avec un gobelet et une expression muette.

— T'as une fille, toi, dit Ramirez au bout d'un moment. Quel âge ?

— Sept ans.

— Ouais.

C'était suffisant. Maret but le café, grimaça, rentra dans la salle.


Il rentra chez lui à dix-neuf heures. L'appartement, le silence habituel de l'appartement depuis trois ans. Il ne mangea pas vraiment. Du pain, du fromage, debout devant la fenêtre.

Il pensait à Marie. Sept ans, les samedis et un week-end sur deux. La façon dont elle dormait encore avec son lapin beige qu'elle appelait Kiki depuis ses deux ans, par une fidélité absolue et enfantine qu'il n'arrivait pas à ne pas trouver émouvante. Les petits ongles mordillés de Marie. La cicatrice au pouce de la chute dans le parc.

Il pensait à Anna Verek buvant l'eau à deux mains.

Il pensait à JE L'AI MIS EN SÉCURITÉ.

Il y a des crimes qu'on comprend. La jalousie, la cupidité, la peur. Il suffit de se regarder de travers pour trouver ça dans sa propre cuisine, en version domestiquée et inoffensive. Et il y a des crimes qu'on ne comprend pas, pas parce qu'ils sont inexplicables, mais parce que comprendre supposerait de franchir une ligne que l'on ne peut pas franchir et rester soi. On pouvait assembler les faits. L'isolement, le manque de sommeil, le père absent, les semaines sans soutien, ce carnet qui se remplissait d'une même phrase comme une crue , on pouvait aligner les causes comme des dominos et voir la mécanique, et ça ne changeait rien à ce qu'il y avait dans la baignoire.

Il ne cherchait pas à excuser. Il cherchait à tenir les deux choses en même temps. L'horreur et la femme. Le crime et ce qui l'avait précédé. Le monde qu'elle avait décrit (pas fait pour lui) et la question que ça posait sur le monde.

Il alla se coucher.

Il dormit mal, comme d'habitude.

Il rêva d'un appartement vide où quelque chose pleurait sans s'arrêter. Il allait de pièce en pièce, il cherchait, il ne trouvait rien et la voix ne cessait pas. Il se réveilla avant de trouver. Il se réveilla comme toujours. Les yeux presque fermés, la main à quinze centimètres du téléphone.

Dehors il commençait à faire jour.

💬 Commentaires 3

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BéaLionne • 4 semaines, 1 jour
C'est un bon début et une bonne accroche, finalement. 😉
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Marshwalk • 1 mois, 1 semaine
Un inspecteur avec le moral dans les chaussettes. Un classique du genre. À voir où cela va le mener.
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S.Chervonny Auteur • 1 mois, 1 semaine
Suspens :)

Merci d'avoir lu. C'est encourageant.
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