II sur II) Anna

📖 Veillée ✍️ S.Chervonny 📝 2201 mots

Je vais commencer par Brno parce que c'est là que tout a commencé, avant que quoi que ce soit commence vraiment.

Brno est une ville de trams et de pavés et de tilleuls en fleurs au mois de mai. Un parfum écœurant et merveilleux qui prend à la gorge pendant deux semaines et disparaît sans prévenir, et on passe le reste de l'année à attendre que ça revienne. Ma mère vivait dans un appartement au quatrième étage d'un immeuble de béton jaune qui avait été blanc et serait bientôt gris. Elle avait une cuisine avec une petite fenêtre sur la cour, et l'été elle faisait sécher le linge à cette fenêtre, et les draps claquaient dans l'air chaud. Je pense souvent aux draps qui claquent. Je pense que je me souviens de ma vie d'avant par le son et l'odeur, rarement par les images, comme si le corps avait gardé les choses que les yeux avaient laissées.

Je suis venue en France à vingt et un ans avec une valise et le nom d'une amie qui avait elle-même une vague connaissance qui pourrait peut-être trouver quelque chose. C'est comme ça qu'on arrive quelque part quand on n'a pas vraiment de raison d'y aller, par chaîne de peut-être, par accumulation de flou. Je parlais le français de l'école et des séries télévisées. Je savais dire j'aimerais un café et excusez-moi je cherche et ça ne fait rien, ce qui couvre en réalité beaucoup de situations.

J'ai trouvé du travail dans la plonge d'une brasserie. Puis dans un café. Puis dans la plonge à nouveau. J'habitais avec trois autres filles dans un appartement qui sentait le tabac froid, puis seule dans un studio, puis dans l'appartement des Tilleuls quand j'ai eu un peu plus d'argent. L'appartement des Tilleuls avait une fenêtre sur la cour et le bruit des enfants le mercredi après-midi, et une salle de bain avec une baignoire sur pieds qui avait dû être jolie dans les années quatre-vingt.


J'ai rencontré Damien dans la brasserie où il venait déjeuner le mardi. Il avait une façon de parler qui donnait l'impression qu'il savait des choses que les autres ne savaient pas, et c'est une qualité qui impressionne quand on est seule dans une ville étrangère. Je ne veux pas raconter Damien trop longuement parce que Damien n'était pas une mauvaise personne, il était simplement quelqu'un qui ne voulait pas de ce qu'il avait commencé, et il est parti quand il a su, et c'est une histoire qui arrive tous les jours à des milliers de femmes sur tous les continents et elle mérite l'espace qu'elle prend, ni plus ni moins.

J'avais vingt-trois ans quand il est parti. Deux mois et demi de grossesse.

Je n'ai pas appelé ma mère. Elle avait ses propres problèmes, sa propre vie dans l'appartement au béton jaune. Je ne voulais pas être un problème de plus. J'avais appris très tôt que ne pas être un problème de plus était une façon d'être aimée.


La grossesse fut longue et silencieuse. Je travaillais jusqu'au septième mois, les pieds dans l'eau les soirs, le bas du dos comme une mauvaise promesse. Je lisais des livres sur la naissance, sur l'allaitement, sur les premières semaines. Je préparais des listes. Je suis quelqu'un qui prépare des listes dans les moments difficiles. Si je sais ce qui vient, je peux m'y préparer, et si je m'y prépare, ça ne peut pas m'écraser.

Léo est né un mardi d'octobre, à l'hôpital, en quatre heures de travail. Une sage-femme qui s'appelait Patricia et qui avait les mains froides mais la voix juste. Il était petit, fripé, le visage rouge et contracté comme s'il venait de traverser quelque chose de difficile, ce qui était exact. Je me souviens de son odeur quand on me l'a posé sur la poitrine. Une odeur chaude, lactée, légèrement métallique, une odeur de dedans. Je me souviens d'avoir pensé : je connais cette odeur, même si je ne pouvais pas avoir connu cette odeur avant. Certaines choses se souviennent à votre place.

On nous a gardées deux jours. La chambre était blanche avec une fenêtre sur un parking. Une infirmière est venue m'expliquer l'allaitement, une autre la façon de le tenir pour le bain, une autre m'a donné une liste de numéros à appeler si j'avais besoin. Je les ai remerciées. Je suis rentrée à l'appartement des Tilleuls un jeudi après-midi, Léo dans son cosy, les sacs de maternité, les sacs de courses, et la porte qui s'est fermée derrière moi.


Les premières semaines sont floues. Pas de la façon dont les choses sont floues quand on est heureuse et qu'on ne fait pas attention ; floues comme quand on a les yeux trop secs pour voir bien, comme quand le monde perd ses contours par manque de sommeil et de contact humain. Léo se réveillait toutes les deux heures, parfois toutes les heures. Je n'avais pas compris que le sommeil pouvait être une substance dont on manquait comme on manque d'eau, que sa privation pouvait changer la texture de la réalité.

La troisième semaine, j'ai commencé à entendre des choses quand je dormais debout des voix très brèves, des mots isolés dans une langue que je ne reconnaissais pas mais que je comprenais quand même. Le genre de phénomène qu'on attribue à la fatigue. Je me disais : c'est la fatigue. Je me disais : repose-toi quand il dort. Mais quand il dormait j'étais trop réveillée pour dormir, et je restais assise à le regarder, à m'assurer que sa poitrine continuait de se lever, et parfois les mots revenaient même dans le silence.

La quatrième semaine, le monde avait une légère iridescence, comme si une membrane fine et lumineuse s'était posée sur les choses. Ce n'était pas désagréable. C'était étrange. Je l'ai noté dans mon carnet : le monde a une couche de plus, je ne sais pas si c'est bon signe. J'écrivais beaucoup dans le carnet. C'était le seul endroit où je parlais à quelqu'un.

La cinquième semaine, les voix ont commencé à dire des choses que je pouvais répéter.


Ce n'était pas des voix comme dans les films. Pas des voix d'hommes qui ordonnent des crimes depuis les murs. C'était quelque chose de plus proche de la pensée, mais plus insistant, plus répété, une pensée qui revenait avec la force d'une vérité découverte plutôt que d'une idée construite. Comme la façon dont on reconnaît qu'on a froid, pas qu'on le décide.

Ce que je comprenais, ce que je comprenais de mieux en mieux à mesure que les nuits passaient, c'est que le monde était mauvais.

Pas mauvais d'une façon politique ou morale. Mauvais dans sa substance, dans sa texture, dans ce qu'il faisait aux êtres qui y naissaient. Je pouvais le voir dans les nouvelles que je n'écoutais plus que par fragments, dans les visages des gens dans la rue quand je sortais acheter du lait, visages fermés, fatigués, portant quelque chose de lourd que personne ne leur avait demandé de porter. Je pouvais le voir dans la voisine du dessous dont j'entendais les pleurs à travers le plancher. Je pouvais le voir dans Damien qui était parti, dans ma mère seule dans son appartement de béton, dans moi-même assise par terre à trois heures du matin à nourrir un enfant qui pleurait dans une ville qui ne savait pas que j'existais.

Le monde prenait les gens et les usait. Il n'y avait pas de méchanceté là-dedans. Juste une mécanique. Un engrenage. On naissait dedans et l'engrenage commençait à tourner et à un moment on comprenait qu'on ne pouvait pas sortir.

Léo ne savait pas encore. Il était encore de l'autre côté, dans cette légèreté des premiers mois où tout est sensations sans mémoire. Je le regardais dormir et je pensais : il est encore entier. Il est encore intact. Et le monde va l'attraper et l'user comme il a usé tout le reste, comme il m'a usée, comme il a usé Damien, comme il a usé ma mère qui fait sécher ses draps à une fenêtre de béton jaune qui sera bientôt grise.

Cette pensée-là revenait toujours, identique, avec la clarté d'une évidence : il ne faut pas qu'il reste ici.


La nuit dont je dois parler était un samedi. Je ne me souviens pas de la date. Léo avait pleuré depuis la veille au soir, sans discontinuer. Pas le pleur de la faim, pas celui des gaz, un pleur différent, plus profond, comme si lui aussi comprenait quelque chose qu'il ne pouvait pas encore formuler. Je l'avais pris, posé, nourri, chanté, marché en le tenant contre ma poitrine, marché encore. Rien ne l'atteignait. Les mots dans ma tête avaient pris toute la place.

Vers trois heures du matin, ou quatre, je ne sais plus, quelque chose en moi a cessé de résister à ce que je savais depuis des semaines.

Je suis allée dans la salle de bain. J'ai fait couler l'eau. J'ai attendu qu'elle soit à la bonne température. Pas trop chaude, pas trop froide, comme pour un bain ordinaire, parce que même dans ce moment-là, peut-être surtout dans ce moment-là, je voulais que ce soit bien pour lui. J'ai posé les jouets sur le bord. Le canard jaune, la girafe verte, le hochet. Pour qu'il ait des choses familières. Pour qu'il ne soit pas dans un endroit inconnu.

Je ne me souviens pas de tout ce qui a suivi. Je me souviens de la douceur de l'eau. Je me souviens d'avoir pensé que l'eau était un endroit propre, un endroit d'avant tout, que l'eau ne faisait pas souffrir. Je me souviens d'avoir parlé à Léo, doucement, en tchèque, les mots qui venaient tout seuls, les mots qu'on dit aux enfants dans le noir. Je lui ai dit qu'il allait être en sécurité. Je lui ai dit que je l'aimais avec tout ce que le mot aimer pouvait contenir avant d'être abîmé par l'usage.

Je ne peux pas écrire le reste. Pas parce que je ne m'en souviens pas. Parce que certaines choses n'ont pas de forme dans la langue.


Après, je suis allée dans le salon. J'ai aligné les chaussures dans l'entrée. Toutes les chaussures, les miennes, les petits chaussons de Léo qui n'avaient pas encore servi à marcher, parce qu'il me semblait important que les choses soient en ordre. Que quelqu'un qui entrerait n'ait pas à voir le désordre par-dessus le reste. J'ai posé les clés sur la console. J'ai refermé le porte-monnaie.

Je me suis assise par terre dans le salon, le dos contre le canapé, et j'ai attendu.

Je ne savais pas exactement ce que j'attendais. La lumière peut-être. Quelque chose qui venait après. Je me balançais doucement parce que c'est ce qu'on fait quand il n'y a plus personne à bercer et qu'on a encore le geste dans les bras.


L'homme qui est entré s'appelait Maret. Je l'ai vu s'accroupir à distance, mettre ses gants, faire les gestes de quelqu'un qui a appris à s'approcher des catastrophes avec précaution. Il avait un visage fatigué, un visage de quelqu'un qui dort mal depuis longtemps. Je le reconnaissais, ce visage. J'aurais pu lui dire que je le reconnaissais mais il m'a posé des questions et j'ai répondu à la place.

Plus tard, dans la salle blanche, il m'a demandé ce que j'avais compris. J'ai dit la vérité, la seule vérité que j'avais, la seule que j'ai encore. Que le monde n'était pas fait pour Léo. Que j'avais voulu le mettre à l'abri du monde.

Il m'a regardée avec quelque chose dans les yeux, pas de la haine, pas du dégoût, quelque chose de plus difficile à tenir, quelque chose qui ressemblait à de la douleur devant ce qu'il ne pouvait pas comprendre. Je n'ai pas essayé de l'aider à comprendre. Certaines choses ne traversent pas.


Maintenant il y a des murs blancs et des néons et des gens qui me posent des questions en prenant des notes. Maintenant il y a des médecins qui utilisent des mots que je connais dans ma langue mais pas dans la leur, des mots qui ont trait à ce qui se passe dans une tête quand une tête a été trop longtemps seule avec quelque chose de trop lourd.

Je sais ce que j'ai fait. Je le sais dans mon corps avant de le savoir dans ma tête, de la façon dont on sait les choses irrévocables. Pas comme une pensée mais comme un état, comme la façon dont on sait qu'on a froid, ou faim, ou qu'on s'est perdue sans retour dans quelque chose. Je le sais et je ne peux pas défaire le savoir.

Ce que je ne sais pas, ce que je ne saurai jamais, c'est si j'avais raison ou tort sur le monde.

Des fois, la nuit, dans la chambre d'hôpital qui ressemble à celle de la maternité mais en blanc sans parking, je pense à l'odeur de Léo quand on me l'a posé sur la poitrine. Cette odeur chaude, lactée, légèrement métallique. L'odeur de dedans.

Je me dis que j'ai porté ça. Que ça a existé.

Et puis l'aube revient, les néons reprennent, et il faut répondre à d'autres questions.

Je réponds.

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