Chapitre 56 - Le Royaume de Sambayote, Sunny
(Not Delight), Fraldinha et les petites poupées Barbie Le dimanche matin, Luna réveilla Emmanuel avec une phrase qui allait immédiatement détruire toute possibilité de repos. — On va à Cascais. — Pourquoi ? — Marché. — Ah. — Grand marché. — Ah merde. — Exactement. Une heure plus tard, ils roulaient vers le nord. Le pont. Le Tage. Lisbonne. Puis la route côtière. Et progressivement... le Portugal changeait. Caparica disparaissait. Les surfeurs. Les vieux cafés. Les types en claquettes. À la place apparaissait Cascais. Les villas. Les belles voitures. Les terrasses élégantes. Les voiliers. Les boutiques où même les prix semblaient porter un polo Ralph Lauren. Emmanuel regardait par la fenêtre. — C'est Monaco avec des pastéis de nata. — Bienvenue dans le Royaume de Sambayote. — Sambayote ?
— Oui. — C'est quoi ? — Le royaume magique où les riches portugais font semblant d'être pauvres et où les pauvres portugais font semblant d'être riches. — Ah. Donc comme partout. Validation immédiate. Le marché occupait plusieurs rues. Musique partout. Bossa nova. Samba. Jazz. Odeur de café. Odeur de viande grillée. Odeur de soleil. Des stands colorés s'étendaient à perte de vue. Bijoux. Peintures. Sculptures. Vêtements. Céramiques. Et Luna... était chez elle. Comme un poisson dans l'eau. Elle installait ses colliers. Ses bagues. Ses pendentifs. Ses créations. Et très vite les clients arrivaient.
Parce que Luna avait un pouvoir étrange. Les gens s'arrêtaient. Toujours. Pas forcément pour acheter. Mais pour parler. Pour rire. Pour exister quelques minutes. Et Emmanuel observait tout ça. Fasciné. Puis arriva une bande de filles. Dix. Onze. Douze ans maximum. Lunettes roses. Paillettes. Téléphones. Bracelets. Énergie générale de petites Barbie ayant déjà un avis sur l'économie mondiale. — OHHHHH ! — REGARDE ! — C'EST TROP BEAU ! Les gamines entourèrent immédiatement le stand. Luna souriait. — Bonjour les sorcières. — NOUS ON EST PAS DES SORCIÈRES ! — C'est exactement ce qu'une sorcière dirait. Explosion générale.
Pendant dix minutes elles essayèrent tous les colliers. Tous. Même ceux manifestement conçus pour invoquer des divinités atlantiques interdites. Puis arriva le moment du prix. Silence. — C'est combien ? Luna donna le prix. Et là... Le drame. — QUOI ? — C'EST TROP CHER ! — J'AI QUE HUIT EUROS ! — DEMANDE À TA MÈRE ! — ELLE DIRA NON ! Emmanuel riait déjà. Puis les filles repartirent. En expliquant qu'elles reviendraient quand elles seraient millionnaires. — Les enfants sont incroyables. souffla Emmanuel. — Attends l'adolescence. — Pourquoi ? — Ils n'ont toujours pas d'argent mais ils pensent comprendre le capitalisme. Puis arriva midi. Et avec midi... la faim. La vraie. Luna désigna un stand. — Fraldinha.
— Enfin. Le sandwich arriva. Énorme. Viande. Pain. Sauce. Perfection. Emmanuel mordit dedans. Et pendant quelques secondes... plus rien n'existait. Ni les marchés. Ni les relations humaines. Ni les traumatismes. Juste la viande. — Mon Dieu... — Hein ? — Je pourrais vendre mon âme pour ça. — C'est Cascais. Ils prennent probablement les cartes et les âmes. Puis soudain... Luna éclata de rire. Très fort. — Oh non. — Quoi ? — Regarde. Emmanuel tourna la tête. Et là... apparut Sunny. Nouvelle arrivée de Villa Maria.
Californienne. Impossible à manquer. Crop top cuir noir. Mini-jupe cuir noir. Bas résille. Lunettes de star. Bottes. Tatouages. Cheveux parfaits. La femme ressemblait à une rockstar, une influenceuse et un personnage de jeu vidéo ayant fusionné dans un laboratoire gouvernemental. Même les mouettes semblaient la regarder. — Mon Dieu... souffla Emmanuel. — Je sais. — C'est une espèce rare. — Très rare. Sunny traversait le marché comme si elle défilait sur un podium imaginaire. Et le plus drôle... c'est qu'elle ne faisait même pas semblant. Elle était réellement comme ça. — Tu sais à quoi elle me fait penser ? demanda Luna. — Vas-y. — Une citoyenne du monde. — Oui. — Mais une citoyenne du monde qui aurait été élevée par Netflix et le festival Burning Man. Emmanuel éclata de rire. Puis :
— Non. — Quoi ? — C'est une créature de zoo. — Exactement. — Une très belle créature de zoo. — Mais une créature de zoo quand même. Ils riaient maintenant comme deux adolescents. Puis le rire retomba. Doucement. Et quelque chose d'étrange arriva. Ils regardèrent autour d'eux. Les familles. Les enfants. Les artistes. Les touristes. Les vieux. Les amoureux. Les gens qui vivaient. Et sans se parler... ils regardèrent dans la même direction. Encore. Puis encore. Toujours. Parce qu'ils avaient compris quelque chose depuis longtemps maintenant. Ils observaient le monde différemment. Mais ils voyaient souvent les mêmes choses. Les mêmes absurdités. Les mêmes beautés.
Les mêmes vérités cachées derrière les apparences. Luna posa doucement sa main sur celle d'Emmanuel. — Tu sais ce qui est bizarre ? — Quoi ? — J'ai l'impression qu'on regarde souvent exactement la même chose. Emmanuel sourit. Puis regarda le Royaume de Sambayote s'agiter autour d'eux. — Oui. Petit silence. — Et je crois que c'est pour ça qu'on se comprend. Et pendant quelques secondes... au milieu de Cascais, de la samba, des petites Barbie, de Sunny (Not Delight), des colliers de sorcière et des sandwiches fraldinha... le monde sembla exactement à sa place.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !