Chapitre 58 - Si je devais résumer ma vie aujourd'hui...
Si je devais résumer ma vie aujourd'hui... Je dirais que je suis un homme de quarante-six ans allongé dans un hamac portugais qui grince comme une vieille démocratie occidentale. Déjà. Ça pose le personnage. Autour de moi, Villa Maria dort. Enfin... "Dort" est un grand mot. Alex doit probablement être en train de rêver qu'il épouse simultanément trois Miss Univers et un donut géant. Tiago doit être quelque part dans une dimension parallèle en train d'expliquer à une masseuse thaïlandaise qu'il est l'élu d'une ancienne prophétie amazonienne. Et moi... Moi je suis là. Dans le noir. Face à l'Atlantique. À essayer de comprendre comment un Français comptablement dépressif a réussi à transformer sa vie sentimentale en crossover entre Netflix, Paulo Coelho et un accident de chantier. Parce qu'il faut quand même regarder les faits. Factuellement. Objectivement. Scientifiquement. Je suis parti de Lituanie avec un cœur ressemblant à un appartement après un divorce particulièrement créatif. Et aujourd'hui ? Aujourd'hui je suis au Portugal.
Dans un surf camp. Amoureux d'une Colombienne qui parle aux vagues. Qui fabrique des colliers de sorcière. Qui danse comme si elle était poursuivie par des dieux de la samba. Et qui a réussi à me convaincre que les mitochondries étaient probablement une technologie romantique. Déjà ça. Normalement ça devrait suffire à inquiéter un psychiatre. Mais non. Parce que l'univers s'est dit : "Attends Emmanuel... on peut faire pire." Alors il y a Klydia. Klydia... L'amour des années. Les hivers. Les habitudes. Les souvenirs. Les morceaux de vie qu'on ne jette jamais vraiment. Elle me rappelle que certaines histoires ne meurent pas. Elles changent simplement d'adresse. Puis il y a Rolina. Ah. Rolina. Le cactus nucléaire de mon existence. Cette femme a réussi à provoquer une crise existentielle internationale sans même quitter son bureau. Elle ne m'a pas donné une relation. Elle m'a donné une décharge électrique.
Je lui dois probablement la moitié de mon départ et quatre-vingt pour cent de mes remises en question. Ce qui est une façon très élégante de remercier quelqu'un d'avoir accidentellement fait exploser votre système d'exploitation émotionnel. Et puis il y a Luna. La sorcière. La Colombienne. Le chaos. Mon problème principal. Mon problème préféré. La seule femme capable de me parler : de poésie, de bijoux, de samba, de peinture, de surf, de psychologie, de chiens, de Zootopia, et de me faire croire que tout ça appartient à la même conversation. Alors forcément... Quand la nuit tombe... Vous êtes toutes les trois là. Pas de la même manière. Pas dans la même pièce de mon cœur. Pas avec les mêmes souvenirs. Mais vous êtes là. Et le plus drôle ? C'est que les gens pensent souvent que l'amour est une ligne droite. Quelle bande d'amateurs. L'amour c'est un entrepôt portugais géré par un stagiaire sous caféine. Tout est rangé n'importe comment. Les cartons du passé tombent sur les cartons du présent. Le futur est posé sur une étagère bancale. Et quelque part au fond... un Français essaie encore de comprendre l'inventaire.
Je pourrais essayer d'expliquer précisément ce que je ressens. Faire des colonnes Excel émotionnelles. Créer un PowerPoint. Un tableau croisé dynamique du désastre. Mais honnêtement... Je suis déjà très fier de réussir à mettre mes chaussettes dans le bon ordre certains matins. Alors ce soir je vais simplement accepter la vérité. La vérité c'est que je vous aime toutes les trois. Différemment. Profondément. Sincèrement. Et que certains soirs cette vérité me rend heureux. D'autres me rend triste. Et certains soirs... Comme ce soir... Elle fait les deux en même temps. Alors je regarde l'océan. J'écoute le vent. J'entends le hamac grincer sous mes fesses françaises. Et je laisse mon cœur faire ce qu'il sait faire de moins bien depuis toujours : Essayer d'aimer plusieurs morceaux de sa vie en même temps. Signé : Emmanuel. Dernier survivant émotionnel de Villa Maria. Et victime consentante d'une prêtresse colombienne du royaume de Zanarcond.
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