Chapitre 59 - Le problème avec les gens qu'on aime
Cette nuit-là, Emmanuel ne dormait pas. Encore. Villa Maria ronflait tranquillement autour de lui. Alex avait probablement fusionné avec un paquet de bonbons. Tiago devait remercier l'univers dans son sommeil. Quelque part, un chien aboyait contre une injustice cosmique. Et Emmanuel regardait l'océan. Le même océan. Toujours le même. Celui qui ne répond jamais mais qui écoute très bien. Le problème avec les gens qu'on aime... c'est qu'on aimerait parfois les ranger. Faire des cases. Des catégories. Des réponses simples. Cette femme appartient au passé. Cette femme appartient au présent. Cette femme appartient à l'avenir. Merci. Au revoir. Dossier classé. Mais la vie ne fonctionne jamais comme ça. Klydia ne disparaissait pas simplement parce que leur histoire était terminée. Des années de vie ne s'effacent pas avec une valise et un billet d'avion. Rolina ne disparaissait pas simplement parce qu'il avait quitté la Lituanie. Certaines rencontres continuent longtemps à vivre en nous après leur fin.
Et Luna... Luna n'était pas arrivée pour effacer les autres. C'était peut-être ça le problème. Ou la beauté. Emmanuel n'avait jamais aimé les gens comme on remplace un meuble. Ancien canapé. Nouveau canapé. Fin de l'histoire. Non. Chaque personne avait laissé quelque chose. Un morceau. Une cicatrice. Une leçon. Une lumière. Une catastrophe parfois. Mais quelque chose. Le vent soufflait doucement. Puis Emmanuel se mit à rire tout seul. Parce qu'il venait de réaliser une chose complètement absurde. Depuis des mois... il cherchait une solution impossible. Une façon d'aimer sans blesser. Une façon de partir sans abandonner. Une façon d'avancer sans trahir. Une façon d'être heureux sans que quelqu'un quelque part en paie le prix. Autrement dit : une solution inventée par quelqu'un qui n'avait manifestement jamais rencontré d'êtres humains.
Parce que les êtres humains... se blessent. Même lorsqu'ils s'aiment. Même lorsqu'ils essaient. Même lorsqu'ils font tout correctement. L'océan roulait doucement dans la nuit. Et Emmanuel comprit alors quelque chose. Peut-être que le but n'était pas de ne blesser personne. Peut-être que c'était impossible. Peut-être que la vraie question était différente. Peut-être qu'il fallait simplement aimer les gens honnêtement. Sans mensonge. Sans manipulation. Sans promesse qu'on ne peut pas tenir. Sans fabriquer de faux futurs pour calmer les peurs du présent. Klydia méritait ça. Rolina méritait ça. Luna méritait ça. Et lui aussi. Le silence revint. Puis Emmanuel leva les yeux vers le ciel noir. — Putain... murmura-t-il. Le vent souffla légèrement. — Ça aurait été quand même plus simple avec une notice. L'univers ne répondit pas. Comme d'habitude. Alors il resta là. Dans son hamac.
Face à l'Atlantique. À accepter enfin une vérité très simple : Il ne pouvait pas aimer tout le monde de la même façon. Mais il pouvait essayer de ne trahir personne. Et parfois... c'était déjà beaucoup.
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