Lucas - 9
Ils remontaient l’escalier. Lucas triait ses billets.
— Trois cent soixante-dix ! C’est incroyable ! Ce que je suis content !
Il s’arrêta, attira Alex à lui, et lui posa un énorme baiser sur la joue.
— Et toi ?
— Deux cent trente.
Aucune déception dans cette réponse, mais une interrogation, une angoisse. Alex ne savait pas comment exprimer ce qui le perturbait.
— Moi, je prends toujours une douche en sortant. Pas seulement pour me laver…
Valentin le regarda, une clarté dans les yeux.
— Tu as raison ! C’est nécessaire !
Cinq minutes après, ils s’essuyaient face à face.
— Drôle d’expérience ! Tu fais ça tous les soirs ?
— Trois, quatre fois par semaine.
Lucas stoppa son geste, les yeux sur Corentin.
— Toi aussi, tu es bizarre. Quand tu étais déguisé, tu sais, tu me… Enfin, tu vois…
— Tais-toi ! C’est l’excitation de la soirée. C’est normal. Ça va passer.
— Je peux quand même te remercier ?
Lucas était déjà contre lui, dans une étreinte forte. Leurs peaux humides s’attachaient. Lucas posa sa tête sur l’épaule de Corentin, un long moment. Une détente s’installait. Un peu plus qu’une détente.
Encore une fois, c’est le plus jeune qui s’écarta le premier.
— Bon ! Il faut que je rentre. La cité est de l’autre côté de la ville ! Quelle galère !
Corentin ne bougeait pas. Cette marque si forte, si naturelle d’affection l’avait immobilisé. Lucas commença à se rhabiller.
— J’habite à côté…
— Trop cool !
[Trop cool, quoi ? Que j’habite à côté ou que je t’invite à dormir ?]
Corentin se mordit les lèvres, incapable de réagir face à ce mec. Le relancer serait trop équivoque. Ne pas le faire trop impossible.
— Tu veux que je t’aide pour le pantalon ?
— Merci. Ce n’est… Je veux bien !
Pour prolonger, ne pas déjà se séparer.
— C’est plutôt un truc de fille, non ? Mais ça te va trop bien !
— Merci ! Pas comme toi.
Corentin ne put retenir un sourire moqueur en accompagnement.
— Heureusement que je t’ai vu tout nu la première fois ! Sinon, je serais parti en courant !
Lucas le regarda, les yeux et la bouche ouverte, plus par incompréhension que vexation.
— Petit bourge parfait ! Pull en cachemire, pantalon de marque, chemise avec col coloré, pompons sur les mocassins. Catalogue de Neuilly ou du septième ?
Lucas baissa les yeux sur ses chaussures. Trop vite.
— Je ne comprends pas. Ça te gêne que je sois…
— Un petit con de bourgeois ? Un peu ! Mais je comprends beaucoup mieux. Après, si tu veux, je vais te relooker. Grave.
Ce n’est pas la promesse de l’aide qui ravit Lucas, mais celle, simplement de continuer à se voir.
En sortant, Corentin eut une hésitation.
— Bon ! Ben…
— Je te suis !
Corentin restait interrogatif, se demandant cette fois, ce que Lucas attendait. Il se rassura : son compagnon paraissait incompatible avec une mauvaise idée. Il était hors de question de quoi que ce soit. Il allait faire un pas quand il entendit :
— Arrête ! Ça va pas le faire.
Corentin eut une inspiration rapide, une suspension.
— Demain, j’ai cours à 7 h. Il faudrait que je parte à 6 h. Ou plutôt. Je ne veux pas te déranger.
— Pas de problème. Comme ça, je pourrais travailler.
— Tu as un autre travail ?
— Oui. Mais je parlais de la préparation de ma thèse.
Lucas le regarda, extasié.
— Toi aussi, tu es bizarre.
— Tu te répètes ! On y va ?
Le minuscule studio débordait de livres. Lucas recula devant ce lieu étriqué.
— Je vais y aller. Je ne peux pas rester.
— Ça fait six heures que tu me déranges ! Alors, cinq ou six de plus…
— Tu veux dire quoi ?
— Je n’y connais rien en fils de bourge, mais toi, tu es au-delà !
Il ne voulait pas le dire.
— Et je voudrais que tu restes un peu. Si ça te va…
Lucas le regarda.
— Plutôt d’accord. Car toi aussi, tu ne ressembles à rien de ce que je connais. Et ça m’intéresse. Qu’est-ce que tu fais ?
— Ben, je me déshabille. On est là pour se coucher, non ?
— Et tu dors tout nu ?
— Oh ! Désolé ! J’enfile quelque chose.
— Fais comme chez toi ! Ça ne me dérange pas !
Ils s’allongèrent. Dans le noir, chacun attendait l’autre. Le plus impulsif se racla la gorge.
— Pourquoi… pourquoi m’as-tu aidé ?
Corentin laissa échapper un petit soupir d’agacement.
— Aider ? Je t’ai sorti du bureau. Mais après ? Pas sûr que je t’ai vraiment aidé.
Un mélange d’inquiétude, de regrets, de plaisirs lui traversa la tête. Il avait peut-être été trop loin. Peut-être que Lucas allait avoir un contrecoup. Et puis, simplement, pour prendre soin de lui. La question, trop indiscrète, fut posée.
— Dis-moi : toi, comment tu vas ? Après tout ça…
Un long silence suivit, ponctué par un petit rire.
— Ta question est comme toute cette soirée. J’ai l’impression de voler, sans repères. Mais ça n’a pas d’importance, car tu es là. Je suis complètement perdu, mais je vais bien. J’ai beaucoup aimé cette soirée. Tellement forte !
Ce n’était pas la bonne réponse. Corentin cherchait comment relancer quand il sentit Lucas venir se blottir. Corentin ne put qu’ouvrir son bras. Il regrettait sa proposition. Puis, il sourit : si Lucas s’était enfui, il n’ose imaginer sa tristesse.
Déjà Lucas reprend :
— Je sens venir ta question de savoir pourquoi.
Il attendit une approbation qui ne vint pas.
— J’ai réfléchi et j’ai pensé à ça. J’avais quatorze ans quand on a monté une pièce de théâtre. J’avais bien sûr le premier rôle, le beau gosse de la classe et le meilleur. Moi, je n’avais rien demandé. Cela a été formidable pour moi. Quand je jouais, je n’étais plus du tout moi, mais mon personnage. Ce qui lui arrivait m’arrivait réellement. Ma personnalité n’existait plus.
Lucas s’arrêta un instant.
— Tu sais, j’étais vraiment mal. Je voulais partir, mais je ne voulais pas te faire de peine.
— Lucas !
— Quand j’ai vu les costumes, tout s’est envolé. J’allais le faire et ça allait bien se passer !
Corentin écoutait. Il attendait la suite. Elle ne venait pas. C’est une voix différente qui reprit.
— Valentin, le petit page, m’a beaucoup plu. Il était très beau, j’ai trouvé. Il a aimé être regardé, admiré.
Une déglutition, un soupir.
— Les caresses, les billets. Recommencer. Valentin était heureux.
La voix plus sèche revint.
— Une caresse contre de l’argent, c’est quand même une agression ?
Corentin s’attendait à tout. Pas à cette explication. Pas à cette question.
— Qu’en penses-tu ?
— Tu vas me dire que, même si c’est payé, si tu n’en as pas envie, c’est une agression. Écoute…
— Depuis toujours, tout le monde dit que je suis un joli garçon. Des compliments, des attentes, des papouilles, des yeux qui s’ouvrent. Je croyais ne pas faire attention. Ce soir, Valentin se vendait. Vous en voulez ? Prenez ! Faites-vous plaisir. Pas pour le fric. Pour le plaisir d’être ce que je suis. Les caresses en retour, même les plus intimes, étaient cette reconnaissance. J’ai osé être celui que je suis. Je suis Valentin. Plus que Lucas.
Cette fois, la force du bras l’enserra. Corentin était dépassé. Il n’avait pu retenir un élan, une protection. Ce qu’il entendait, cette sorte de confession semait la confusion. Ce garçon n’était ni innocent ni naïf. Dépassé, peut-être, mais avec un recul sur ce qu’il vivait. Une personnalité à découvrir.
Une respiration apaisée, celle d’enfant, le rassura. Il lui posa un baiser dans les cheveux.
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