Lucas - 8
Lucas eut un frémissement en entrant dans la salle. Aucun client n’était encore présent. Ils croisèrent Joe, qui les accompagna jusqu’au bar, une main sur l’épaule du plus vieux.
— Alex, cette tenue te va trop bien ! Et bravo pour Lucas ! Tu as réussi à le convaincre ?
— Valentin, ici.
— Très bien ! Va pour Valentin ! Vous êtes tous les deux adorables, c’est bon pour la clientèle ! Un petit verre de bienvenue ?
Ils se mirent au bar. Valentin regardait avec de grands yeux le barman. Le crâne rasé, la trentaine, il était vêtu de cuir, laissant apparaître poils et tatouages. Lucas regarda cet individu et son accoutrement. Il n’aimait pas beaucoup ce look, trop chargé en virilité. Pourtant, le barman affichait un grand sourire chargé de cordialité. La curiosité de Lucas fut excitée par ce contraste entre l’aspect physique rebutant et l’accueil chaleureux.
— Bonsoir, beau gosse ! Moi, c’est Fred, le barman qui concocte les cocktails ! Toi, c’est…
— Lucas, euh, non, Valentin. Je débute ce soir.
— J’avais compris. Tu es vraiment mignon. La spécialité ici, ce sont les cocktails : il faut que tu apprennes leur nom, leur composition et que tu saches les reconnaitre au premier coup d’œil.
Fred égrena toute la liste des compositions possibles et la façon de les distinguer. Lucas-Valentin ingurgita cette litanie sans difficulté, et à la stupéfaction de Fred, la récita presque complètement.
— En plus, il est doué ! Tu me plais ! On va bien s’entendre !
Valentin rougit imperceptiblement, avec une dernière réminiscence sur sa présence en ce lieu, avec des individus de ce genre. En même temps, une pointe de curiosité sur la suite l’émoustillait.
Un groupe de quatre hommes entra. Alex lui expliqua :
— Il faut leur laisser le temps de s’installer, mais ne pas les faire attendre. Il faut sentir le bon moment. Maintenant ! Viens, Val.
Lucas le suivit, les yeux rivés sur sa jupette, qui hypnotisait le regard. Cet Alex était un mystère. Lucas était attiré par cette énigme.
— Bonsoir, messieurs ! Avant de prendre votre commande, laissez-moi vous présenter Valentin, notre nouveau serveur.
— Ah, très bien. Bonsoir, Valentin. Tu es presque aussi charmant que ce garnement ! Approche-toi, Alex.
La soubrette approcha de l’homme. Lucas vit une main se lever, puis se poser sur son ami. « Se poser » rendait mal compte de la situation. Lucas serra les mâchoires. Cette main lui volait quelque chose.
— Tu peux prendre la commande, s’il te plait ? Je reste un moment avec eux.
Lucas se força à sourire en demandant leurs souhaits aux hommes. Alex s’était assis sur les genoux du mec. Lucas lisait derrière l’enjouement affiché une autre contrainte. Alex plaisantait avec les clients, ajoutant des gestes gracieux. Lucas porta la commande à Fred, qui ne put retenir :
— Vous êtes déjà copains ? Maitrise-toi, petit. On va te croire jaloux !
Quand Lucas revint avec le plateau, Alex le regarda avec amusement, peut-être une pointe de dédain.
Une longue et discrète respiration permit au serveur de se diriger vers une nouvelle table. Deux hommes, un jeune et un plus âgé. Lucas devina un couple. C’est l’homme mûr qui parla, tout en se saisissant de sa cuisse. Lucas maitrisa son mouvement de recul. Il fixa le plus jeune, séduisant avec ses lunettes d’intellectuel. Une sorte de dialogue s’établit.
— Paul, tu le lâches pour qu’il puisse aller chercher les verres ?
Ce n’est qu’à la disparition de la pression que Lucas se rendit compte que la main était montée très haut. Il n’avait rien senti ! Enfin, si. Mais il avait évacué en même temps.
Fred lui glissa, avec les deux verres :
— Très bien, petit.
Lucas en profita pour lui décocher dans un grand sourire de remerciement :
— Je ne suis pas ton petit !
Une complicité était née. Lucas porta le plateau. Il se présenta sous un autre angle, paraissant s’offrir au beau costume. Il eut du mal à contenir un tressautement à la vue d’un billet glissé complaisamment glissé près de son intimité.
La soirée était calme. Les clients arrivaient par deux, trois. Un fond musical apportait douceur et luxe.
Alex finit par quitter le groupe et revint se tenir près du bar.
— Il se démerde bien, ton petit protégé.
Alex entendit à peine, choqué par ce qu’il observait. Un client promenait une main, sans équivoque, sur le bas du dos de Lucas. Une agression manifeste. Sur ce gamin, innocent et pur. Il fit un pas, retenu par une main.
— Attends ! Regarde bien !
Alex bouillait de remords, de honte aussi, paraissant prendre conscience de la réalité de ce lieu, de ce qu’il y vivait. Et où il avait introduit ce garçon.
L’étrangeté de la scène le retint également. Le client aurait caressé un mannequin de cire que tout aurait été identique. Valentin paraissait indifférent au geste, alors que sa grâce, sa beauté agissait. Il prenait la commande et on devinait du professionnalisme.
N’empêche ! Dès qu’il reviendrait, Alex décida de partir immédiatement. Tant pis pour les conséquences ! Il se débrouillerait comme avant. Il reprendrait ses annonces.
Valentin s’approcha, calme, une élégance dans sa démarche. Il débita lentement la commande à Fred. Ce n’est qu’alors qu’il se tourna vers Alex.
— Merci d’avoir insisté ! Ce n’est pas si terrible. Je m’amuse beaucoup. Et j’ai déjà plein de billets !
Il s’était rapproché du visage d’Alex. Les yeux rieurs montraient effectivement de la joie. Aucune trace de gêne. La distance diminuait. Au dernier moment, ses lèvres se détournèrent. Lucas venait-il d’essayer de l’embrasser ? Le page était déjà reparti. La table n’avait besoin de rien. Il venait simplement proposer sa jolie présence. Alex regardait, la bouche ouverte, la simplicité, les gestes, les petites minauderies attendues, le billet.
— Eh ! Tu te remues aussi ? Il va te rafler toutes les mises !
Alex haussa les épaules. Il avait loupé un truc.
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